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Traduction Patrick maurus

novembre 2012 | Le Matricule des Anges n°138

Le Bruit du tonnerre de Kim Chuyong

Le Bruit du tonnerre

Devant un livre aussi copieux que Le Bruit du tonnerre, le traducteur peut légitimement hésiter. Il sait à l’avance qu’à côté des bons moments, surtout si c’est lui qui a choisi le livre (c’est mon cas), il y aura aussi des moments creux, des moments de creux. La traduction d’un livre n’est en rien linéaire, elle est enthousiasmante et décevante, réussie et résistible. C’est une affaire privée, puisque le grand public et le champ littéraire persistent à demander au traducteur de ne pas se montrer.
Mais pour se lancer dans une telle entreprise, j’ai besoin de la conviction que le processus de traduction, contraint certes par le texte à traduire, est un processus d’écriture à part entière. Si l’écriture est, comme le disait Balzac, une décision quelconque sur les choses du monde, il en va exactement de même pour la traduction.
Je me suis penché sur ce texte de Kim Chuyong d’abord parce que c’était l’œuvre du dernier écrivain majeur de la génération 60-80 qui manquait au panorama envisagé il y a presque vingt-cinq ans avec Hubert Nyssen et Bertrand Py. Un ou deux nous ont échappé, car le temps de les traduire, ils avaient signé avec un agent et nous n’avons presque jamais eu recours à cette façon de faire. Lorsque nous avons commencé notre collection de « Lettres coréennes », personne ne publiait de coréen en dehors des publications à compte d’auteur, et le contact était direct avec les auteurs. C’est toujours le cas en ce qui me concerne, autorisant ainsi un travail côte à côte, crayon à la main.
Avec Kim Chuyong, j’ai travaillé sans l’auteur, pour des raisons techniques. Mais seul je n’étais pas, entouré que j’étais de livres et d’informateurs, nécessaires dès lors qu’il s’agit d’un roman historique. J’ai heureusement pu trouver des personnes âgées de la région concernée (comme avec Le Dernier Témoin, de Kim Sôngjong, le premier roman policier coréen chez Actes Sud, dont je finis en ce moment même la publication), capables d’aborder ces années troublées, ce qui n’était guère possible il y a peu de temps encore.
Mais je dois d’abord préciser ce que c’est que ce roman, puisque le traducteur doit avec un texte traduire le monde littéraire qui le porte, l’ainsi nommée littérature qui le définit, et les représentations qui lui donnent jour. Il n’y a pas en Corée de tradition du « roman » (pourquoi y en aurait-il une ?), malgré le désir moderne et nationaliste d’en avoir un comme les autres. On y parle de « fiction », puis on la détermine : courte (la nouvelle), moyenne (la novella), longue et fleuve. En Corée du Nord, les textes sont plus longs, poussés par une vague de romans historiques plus ancienne, probablement fondée, si l’on suit Luckacs, sur une vision du monde plus établie, sinon plus juste. Le sentiment d’incompréhension et d’absurde qui a recouvert la Corée du Sud de 1945 à 1985 au moins, illustre cela. C’est l’intérêt majeur du Bruit du tonnerre, à mes yeux, car à défaut d’explication de la quadruple catastrophe de la colonisation, de la guerre civile, de la division et de la dictature, il propose le portrait tragique d’une femme qui illustre cette incompréhension par son aveuglement, tout en restant très coréenne, c’est-à-dire volontariste malgré les épreuves. On pourrait parler de vision brechtienne.
Mais voilà le problème pour le traducteur, déjà confronté aux lourdes déterminations d’une langue impossible : un portrait de femme écrit par un homme. J’ai traduit plusieurs auteurs femmes, plusieurs féministes même. Il y a une sorte de point de vue intérieur, qu’on ne peut pas retrouver dans ce texte. L’auteur ne prétend pas comprendre l’héroïne, mais comme il la montre ne comprenant pas (le monde), l’écriture devient possible. Il ne la fait pas parler différemment des hommes (personne ne le fait à ma connaissance) et ne tente pas la première personne, ce qui aurait été le pari le plus audacieux.
À quoi voit-on que Kim n’écrit pas comme une femme. À une absence de différence dans les terminaisons des verbes. Une femme est socialement tenue par un bien plus petit nombre de terminaisons de politesse qu’un homme, mais les hommes du texte, pris dans le rejet social et l’urgence de la situation de guerre civile, n’en manient pas davantage. L’homme en qui elle découvrira à l’instant même de son assassinat par un camarade de maquis qu’il était le but de sa quête inlassable, est un paria, ce qui le place socialement à peine plus bas qu’une jeune belle-fille veuve, ruinée et violée, lancée sur la route. Je n’ai pas eu à multiplier les finesses, comme dans des textes où l’auteur s’amuse à éliminer toute trace d’opposition féminité-masculinité, qu’elles soient linguistiques ou sociales.
J’ai donc pu me concentrer sur la logique de la fiction. J’ai voulu, c’est exactement notre rôle, laisser à ce texte son unicité, sa singularité : le lien génétique, si j’ose dire, entre la quête obsessionnelle de l’héroïne et le suspense auquel est soumis le lecteur. Le lecteur avance au même rythme que la femme, pris dans les mêmes filets, vers un dénouement surdéterminé et pourtant imprévisible, en raison de la distance culturelle et historique, qui permet au texte de rester fondamentalement coréen, de ne pas céder aux canons de notre champ littéraire.
J’ai donc tout soumis à la dictature de la narration, si je puis dire, et évité les effets par trop informatifs. Contrairement à la langue coréenne, qui élide à qui mieux mieux, la littérature coréenne (je me permets de généraliser, après plus de cinquante volumes traduits) souligne très fortement, insiste, répète. Le pléonasme ne lui fait pas peur. Ayant décidé après analyse que la narration était la colonne vertébrale du texte, sur laquelle ce fantastique portrait de Mère Courage prend figure, j’ai de ce fait beaucoup moins suivi la lettre du texte qu’à mon habitude, car celle-ci aurait contrevenu à la production de l’intérêt romanesque.

*Patrick Maurus a traduit entre autres Ch’oe Yun, Yi Ch’ongjun, Yi Munyol. Le Bruit du tonnerre paraît ce mois-ci chez Actes Sud.

Patrick maurus
Le Matricule des Anges n°138 , novembre 2012.
LMDA PDF n°138
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