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Domaine français Quelque chose de Bartleby

novembre 2012 | Le Matricule des Anges n°138

Retrouvant l’étrange atmosphère d’Alice Khan son premier roman, Pauline Klein continue d’effacer la frontière entre rêve et réalité, monde intérieur et extérieur. Envoûtant.

Fermer l’oeil de la nuit

Les phrases sont délicates, précises et si proches du murmure qu’on se demande si elles sont vraiment écrites ou si, hypnotisé, on n’est pas en train de les rêver. On entre dans Fermer l’œil de la nuit, et dans Alice Khan, comme on pénètre dans ce moment ténu qui n’est pas encore le sommeil et déjà plus la veille. Un interstice dans le flux de la conscience que l’écriture va occuper, envahir, contaminer. On peut se frotter les yeux au sortir de la lecture, les images, d’une précision habitée, restent gravées longtemps. Il n’y a pourtant rien de bien spectaculaire dans ce deuxième roman de la jeune Parisienne (née en 1976). Une narratrice, poreuse comme celle du roman antérieur, plus portée au voyeurisme qu’à l’action, évoque un souvenir d’enfance et l’emménagement dans son nouvel appartement. Lieu clos, sans mémoire, où il lui sera loisible de ne, quasiment, rien faire d’autre qu’espionner ses voisins. Car l’appartement donne à voir sur un autre, inhabité et qu’un homme fait visiter de temps en temps. Il donne à entendre aussi ce qui se passe au-dessus, et qui est la vie d’un couple singulier : Diane, une romancière dont le nom est un pseudo qui évoque l’écriture et son compagnon, l’artiste Tissien, qui s’est choisi un patronyme en hommage au Titien… Ainsi l’écriture et l’art font au roman une ligne généalogique comme si les 126 pages du roman étaient le fruit des deux arts.
C’était déjà le cas avec Alice Khan où l’art contemporain en prenait pour son grade. Normal : Pauline Klein s’est fait très tôt son parcours dans l’art et les galeries. Après un DEA de philosophie, elle file à Londres, étudier dans la prestigieuse Saint Martin’s school d’art et de design. Puis ce sera New York pendant quatre ans passés dans une galerie d’art. « C’est là que j’ai commencé à détester l’art contemporain, ses manières et ses codes. » Le 11 Septembre lui donnera le signal qu’il était temps de quitter ce monde-là en même temps que les États-Unis. Elle retourne à Paris, travaille pour la mode.

Échographie de l’inconscient.

Joyeusement moqué dans Alice Khan, l’art contemporain trouve dans Fermer l’œil de la nuit un représentant plus digne : Claude Tissien use de cadavres pour ses œuvres, humains ou animaux. La viande est sa matière première, mais il commence à se tourner vers l’absence de traces, vers une œuvre sans présence matérielle. Praticien d’une méthode qu’il doit partager avec l’auteur, il garde en mémoire des scènes du quotidien qu’il élève au rang d’art et qu’il signe mentalement de son nom. Un personnage hérité de la lecture, par son auteur, d’Artistes sans œuvre de Jean-Yves Jouannais que Pauline Klein cite volontiers parmi ses influences. La narratrice du roman observe Tissien observant. Se faisant, elle se fait l’œil de Judas de Didier, un détenu qui partage le même nom qu’elle, qu’elle pense être son demi-frère (elle se raconte des histoires) et avec lequel elle engage une correspondance qui tisse, remarquablement, le parallèle entre un homme enfermé en prison et une femme prisonnière d’elle-même qui n’aurait à raconter que la vie qu’elle imagine à ses voisins.
Si la phrase est d’une fluidité apaisante, le roman n’en demeure pas moins d’une densité époustouflante. La grossesse de Diane donne le sentiment que tout le livre est une sorte d’échographie de l’inconscient : souvenirs de la narratrice, chambre vide, alignement de bêtes écorchées dans les boucheries (Didier fut boucher avant d’être jeté en prison), fausses biographies déposées la nuit sur Wikipedia : tout concourt à abandonner la surface du récit pour plonger dans ses entrailles. L’enfantement est décrit en un trait précis qui semble aussi une métaphore : « je vois mes jambes passer devant moi comme des objets qui ne m’appartiennent plus (…). La chair de ma chair, que j’aperçois comme autre que moi, pour la première fois de ma vie. » Diane ne met pas ses jumeaux au monde : elle regarde son accouchement. Ainsi les deux femmes du livre semblent des cousines lointaines du Bartleby de Melville, celui du « I would prefer not to » qui dit le désengagement absolu. Et Pauline Klein, d’avouer elle-même qu’il lui arrive « régulièrement de décider de ne pas lire, tout comme je décide de ne pas lire les affiches, de ne pas lire les journaux ou de regarder la télé. J’aime bien l’idée de ne pas m’informer, ça me donne une naïveté, une position de bouffonne en société que j’aime assez. Je trouve qu’on doit trop en savoir de nos jours, et que ce trop plein d’informations conduit à banaliser le langage et la curiosité. »
Ça lui réussit bien. Après Alice Kahn qui a paru la même semaine qu’elle mettait au monde son fils, Pauline Klein signe donc un deuxième roman qui indique, d’ores et déjà, une voie nouvelle dans le paysage français. Un chemin qui descend en pente douce dans les sous-bois d’une forêt de signes et qu’on pourra refaire sans cesse, avec toujours, le sentiment de pouvoir s’y croiser.

T. G.

Fermer l’œil de la nuit
Pauline Klein
Allia, 126 pages, 6,20

Quelque chose de Bartleby
Le Matricule des Anges n°138 , novembre 2012.
LMDA PDF n°138
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