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Stratagèmes Tartempion Bank, yens, courbes, Harthama ibn A’yan, chorégraphie, porcelet

juillet 2013 | Le Matricule des Anges n°145 | par Pierre Senges

0. (Cette chronique est le journal de lecture du roman de F. Fulmerford, Les 36 Stratagèmes1. Son personnage principal, un certain Samuel Tubal, collectionne obsessivement les stratagèmes ; il habite Annuitants Castle Street et travaille dans une banque d’investissement où il semble avoir été embauché par erreur.)

1. Dans l’univers des banques d’investissement, on n’a pas l’habitude de faire des farces : quand, en 2001, un malheureux courtier de la Tartempion Bank tente de vendre 610 mille actions Trucmuche2 à 16 yens pièce au lieu de 16 actions à 610 mille yens, il ne plaisante pas, il se trompe. (F. Fulmerford, qui rapporte cette anecdote célèbre, rappelle que si l’erreur a fait perdre la face au mauvais courtier, elle ne lui a pas fait perdre tout son argent.) Bien sûr, l’ambiance n’est pas aussi grave dans une banque que dans un funérarium (elle y est en tout cas plus animée), seulement la plaisanterie est circonscrite, chaque minute est déterminante, comme si un naufrage était toujours à venir, toujours évité ; une bouffonnerie candide, par exemple un nez de clown, pourrait être mal interprétée.

2. C’est dire si Samuel Tubal doit savoir se faire petit, « dans la mesure du possible3 » : révéler son imposture, même imposture involontaire, ne susciterait pas beaucoup de rires – au lieu de ça, de la rancœur, le discrédit de la banque, l’inquiétude des clients, puis des creux très profonds et des crêtes très pointues le long de ces courbes censées mesurer la fébrilité du marché (elles ne nous disent pas grand-chose, mais il faut les prendre au sérieux : comme les minutes du naufrage, elles sont déterminantes). Il serait fort possible alors qu’on le remercie, comme on a coutume de remercier dans ce genre de profession, avec la raideur d’une herse – fort possible, après les remerciements, qu’on le balance par la fenêtre4.

3. Tout faire, donc, pour passer inaperçu et prolonger le malentendu qui lui permet jusqu’à aujourd’hui de gagner confortablement sa vie : se pencher vers six ordinateurs, faire mine d’en comprendre le jargon, déchiffrer les tableaux et les courbes, avoir l’air compétent et pour ça imiter son voisin quand il se masse les tempes douloureuses.

4. Page 94, Samuel Tubal se rappelle à nouveau la ruse du général Harthama ibn A’yan pendant le siège d’al-Koûfa : cette façon de chevaucher cent fois avec ses troupes sans jamais attaquer, puis de mener l’assaut la cent unième fois quand il est sûr que les adversaires ont renoncé à être vigilants. Machiavel (à qui on ne la faisait pas5) était plus malin et sans doute moins paresseux que les habitants d’al-Koûfa (ou alors moins sensible à l’hypnose des motifs répétitifs) ; il note dans son Art de la Guerre  : « Les assiégés doivent surtout se garantir des pièges et des ruses de l’ennemi : s’ils voient les assiégeants faire constamment une même chose, qu’ils entrent en défiance, et croient qu’on leur tend un piège qui peut leur devenir funeste. » Après quoi, il attribue à Domitius Calvinus, général de César, le même stratagème, exactement le même, que celui du rusé Harthama – comme quoi, la répétition n’engendre pas seulement du comique ou de la lassitude.

5. Malaparte à son tour, dans son Technique du coup d’État, évoque les plans d’opération mise au point en 1917 par le redoutable Antonov-Ovseienko, ancien officier de l’armée impériale, et incidemment joueur d’échecs (la maîtrise du jeu d’échecs est l’incontournable preuve de l’habileté stratégique, elle en est un signe ostensible, « comme l’auréole de sueur est le blason du travailleur de force6 »). Antonov-Ovseienko avait peut-être lu les aventures d’Harthama ibn A’yan, qui valent celles de Sinbad : il en aurait tiré l’idée des manœuvres invisibles : une sorte d’entraînement à la révolution, au grand jour, à balles à blanc, effectué sans inquiéter personne ; à différents postes stratégiques, les grognards de l’insurrection font des gestes de mime en toute impunité.

6. Samuel Tubal aurait aimé voir de près cette chorégraphie à l’échelle d’une ville, accomplie par des hommes graves, attentifs au sort du genre humain (parce qu’il lui est arrivé d’aller au théâtre, et de s’y faire prendre pour un amateur éclairé, il aime l’idée d’un coup d’État précédé de ses répétitions : la couturière, la générale, et après la générale une autre générale).

7. Page 99, Tubal se demande comment la stratégie de la répétition hypnotique pourrait lui venir en aide, à lui, qui a parfois le sentiment d’être un porcelet naïf introduit dans une meute de loups (« gullible piglet in a pack of wolves »). F. Fulmerford a le sens du suspens7 : au moment où son personnage est sur le point de trouver une réponse, la patte d’un de ces loups se pose sur son épaule droite8.

1 The Thirty-six Stratagems, F. Fulmerford, Londres, 2011.
2 Les noms ont été changés (pas les chiffres).
3 F. Fulmerford, op. cit. page 93.
4 Cinquante mètres de chute rappelleraient à quel point remercier était un euphémisme.
5 Cf. Georges Mounin : Machiavel, sa vie, son œuvre, avec un exposé de sa philosophie, Paris, 1964.
6 F. Fulmerford, op. cit., page 95.
7 « Conduire ses affaires avec suspens  », Baltasar Gracián, Art de la Prudence, 1647.
8 Faux suspens : il s’agit d’une invitation à la pause café.

Tartempion Bank, yens, courbes, Harthama ibn A’yan, chorégraphie, porcelet Par Pierre Senges
Le Matricule des Anges n°145 , juillet 2013.
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