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Les mains dans la lutte M****

juillet 2013 | Le Matricule des Anges n°145 | par Charles Robinson

Il détestait le football, dit quelqu’un, on n’a jamais réussi à l’emmener voir un match. Il avait peur de la foule. Ne pas arbitrer, ne pas dire : ça c’est plus important, dit quelqu’un. Comment tu fais un système mécanique, monsieur l’ingénieur ? S’il y a une pièce plus forte, elle use les autres, non ? Elle fausse la mécanique. Elle exagère…
D’ailleurs, il n’est pas dans la foule. Ses deux frères non plus. Ils se tiennent à distance, discussion animée, à propos du trajet.
Il a disparu au moins trois minutes, disent les observateurs. Il y a beaucoup à observer. Les chants ont repris, voix masculines qui portent. Beaucoup de volume. Un hymne.
Il ressort du gaz. De dos. Il a les bras levés. Les majeurs tendus.
Ce sont les cornes du diable, dit quelqu’un.
Il confère à ses bras un mouvement souple de balancier. Il porte un masque à gaz. La lumière est jaune. Le nuage lacrymogène a supprimé les façades.
Ils sont trois. Polo rouge. L’un des trois est une femme, queue de cheval, masse de cheveux qui éclosent.
Il est ingénieur. Deux bébés. Les deux sont chez ses parents, son épouse discute avec des copines au cœur de la foule qui scande les hymnes joyeux.
Un mur d’eau rase la rue au petit bonheur, balayant des pancartes, des cartouches au sol, des débris de barricade renversée.
Une femme pleure, une serviette orange plaquée contre son visage, les yeux explosés. Elle hurle quelque chose. Elle se tait. Elle observe le vide autour d’elle. Elle raconte une histoire qui parle de ses enfants.
Ramassage des ordures, crie quelqu’un. Il porte des gants bleus. Derrière, deux femmes tirent délicatement un sac poubelle. Les mêmes gants de caoutchouc.
Il se retourne, il fait face à la foule et il bat la mesure. Les hanches mobiles. Petits pas. Applaudissements. Klaxon.
Le rythme est repris à grands éclats de paumes.
Il n’a jamais protesté. Jamais manifesté. Jamais quitté les quatre premiers de la classe. Jamais contesté aucun gouvernement. Un peu râlé, c’est normal.
Il vote à toutes les élections.
Il a ce petit mouvement des doigts qui invite amoureusement à la bagarre. Paumes vers le ciel. Les deux premières phalanges se replient en rythme.
Des voix fusent. Un cri.
Plusieurs couples s’essaient au tango. Rires. Ce soir, ça ne prend pas.
Tee-shirt : Nous cultivons la vie.
Maintenant quand tu cherches des cochonnes, dit quelqu’un, tu tombes que sur des vidéos de manif ! Le groupe éclate de rire.
Nouveau chant.
Un marchand ambulant s’arc-boute sur son étal : il n’a plus rien à boire, il lui reste les foulards de plusieurs clubs de football, des brosses à dent, des fruits, des cigarettes. Il s’en va tout mettre à l’abri et reviendra demain, après avoir rechargé en bouteilles d’eau et boulettes.
Un homme court vers un magasin. Casque vert.
Liesse.
Visages sans fatigue. Visages détendus. Au premier rang, les trois solistes sont avalés et recrachés par le nuage. Entre les deux, quelques photographes amateurs. Quelques-uns qui cherchent leur place. Un homme qui édifie lentement un abri en appuyant des palettes renversées contre un réverbère.
Les révolutions sont faites par des hommes, dit l’ingénieur, pourquoi seraient-elles différentes du pouvoir ?
Alors ses deux frères ont hurlé d’une même voix : Comment tu peux dire ça ? Tu te rends complice de ces ordures !
Il a vu des centaines de ces images et détesté la masse compacte, sa lourdeur, l’impossibilité de décider quoi que ce soit par soi-même, le noyautage, les forces de police et les charges, les bagarres, les vols, les groupes opportunistes.
Il n’aurait jamais dit qu’une foule est une vague et que tu peux être un surfeur, tee-shirt mouillé sur ton torse bombé et tes abdos formés à la bière, embruns dans les cheveux, chaloupé imparable de tes cuisses aux racines nouées par la peur et par la joie enlacées dans ton ventre.
Le jet le frappe à la poitrine et le projette en arrière.
Le jet suit sa chute, frappe en plein ventre, la pression le repousse, glissant dans la mare sur deux mètres. Il tente par un mouvement réflexe d’arrêter l’eau avec sa main.
Il va heurter la barricade inachevée qui s’affaisse sur lui. Le jet le frappe à la tête, détournant son masque.
Les mains dans la lutte. La main droite est broyée à coups répétés de talon et de matraque lors de la dispersion.
Il perd l’usage de l’index et de l’annulaire, définitivement, les os brisés et les tendons rompus.

M**** Par Charles Robinson
Le Matricule des Anges n°145 , juillet 2013.
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