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Égarés, oubliés Clovis à la morgue

juillet 2013 | Le Matricule des Anges n°145 | par Éric Dussert

Poète, chanteur et prestidigitateur, Clovis Pierre fut une personnalité ambivalente du Paris fin-de-siècle qui navigua toujours entre rire et larmes.

Parmi la poignée de Clovis qui se sont fait un nom dans les Arts et Lettres (Hesteau de Nuysement, Hugues, Grimbert, Brunel, Trouille), Clovis Pierre est très certainement celui qui a choisi la voie la plus originale pour atteindre au succès. Il sut se composer un personnage bénéficiant pleinement d’un étonnant paradoxe.
Vingt ans avant la fameuse « Inconnue de la Seine » qui fit tant couler d’encre, Clovis Pierre fut lui aussi, et durant trente-deux ans, un homme que l’on venait visiter à la morgue de Paris : greffier de l’institution, il en était le locataire le plus extraordinaire. La morgue avait été installée en 1864 à l’extrémité orientale de l’île de la Cité, au chevet de Notre-Dame, à la place aujourd’hui occupée par le Mémorial des Martyrs de la Déportation. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, une campagne s’était engagée pour la modernisation avec l’introduction de frigorifiques dans les locaux de la morgue, amélioration rendue possible par l’évolution technique qui entraîna aussi la création des chambres d’autopsie, de microscopie, de chimie et d’expériences médico-légales. L’innovation frigorifique était d’autant plus nécessaire que la morgue était devenue un lieu de promenade familiale dominicale. Sans façon, on se rendait à la morgue pour voir les cadavres exposés derrière une grande vitre.
Dans Mon musée criminel (Charpentier, 1890), le flic Gustave Macé croit bon d’écrire « Le greffier, M. Pierre Clovis, et son commis M. Gaud, sont des fonctionnaires consciencieux, capables, qui se livrent, avec tact et habileté, à un travail de bénédictins pour obtenir les renseignements indispensables à la reconnaissance des cadavres, car souvent, les personnes en mesure de fournir des indications ont intérêt à se taire. » Témoin aussi Henry Hazart qui lui offre une belle place dans son feuilleton L’Enfant du mystère : « Nous arriverons, dit Briollet, une bonne demi-heure avant la confrontation. Cela me permettra de vous présenter au greffier, Clovis Pierre, qui est lui-même un lettré. Vous ne devineriez jamais à quoi il emploie ses loisirs : à composer d’excellentes chansons dont il trouve les sujets autour de lui.
— À la Morgue !
— Mais oui, ce qui prouve que. tout est matière à refrains. Clovis Pierre a publié un volume de chansons et des fantaisies intitulées : Les Gaîtés de la Morgue.
— Oh ! fit Marcel, qui n’en pouvait croire ses oreilles.
— Ne vous y trompez pas : il a beaucoup de talent.
Et pour le prouver, Briollet chantonna avec entrain et justesse le premier couplet de fa chanson qui sert de préface au recueil de Clovis Pierre : “Je suis gérant et non propriétaire, / D’un grand hôtel, fort connu dans Paris / Je ne me plains jamais d’un locataire, / Et cependant, j’en ai de tous pays, / C’est un séjour on ne peut plus tranquille ; / Mais quel que soit le temps ou la saison, / Si vous avez besoin d’un domicile, / Oh ! ne venez jamais dans ma maison”. »


« Il aimait son métier et sa maison ».

La philosophie indulgente et optimiste de Clovis Pierre lui offrait de trouver toujours autour de lui matière à enfiler des vers. La chronique rapporte qu’un jour, il trouva des pois de senteur dans les poches d’un suicidé. Il les planta « dans les caisses en sapin qu’il a à ses fenêtres. L’opération réussit » et il en fit une romance. « Aux amoureux trahis, il chantait “Pourquoi vous pendre autrement qu’au cou d’une autre infidèle ?”, et aux suicidés du fleuve, “Qu’avez-vous besoin de toute la Seine pour noyer votre chagrin ? Un verre aurait suffi.” »
En 1895, Clovis Pierre fait donc paraître la réunion de ses vers gais et paroles de chanson pétillante dans son recueil au titre provocateur, Les Gaîtés de la Morgue (Flammarion). Il fréquente aussi les goguettes, ces sociétés chantantes où il se produit, fait même le prestidigitateur sous le nom de « Professeur Ajak » et publie encore avec le dessinateur Yvon Helmic un tout petit Guide rose [de la ligne] Paris-Arpajon, avec l’historique des localités traversées (1898).
Le 1er mars 1923, Georges Montorgueil se souvient de cette figure dans Le Temps : « Il était né près de l’endroit où se dressaient, jadis, les fourches patibulaires de Montfaucon. Puis son père, qui était boucher, alla s’établir sur la route de Fontainebleau, à proximité du lieu où se faisaient les exécutions capitales. Volontiers, le gamin faisait l’école buissonnière avec le fils du tanneur, à qui son père vendait ses peaux (…). Il faisait des vers folichons. (…) Mais que la destinée est paradoxale ! C’étaient des vaincus de la vie, allongés sur les dalles, qu’il rassemblait autour de lui. Nous l’avons vu à l’œuvre. Fonctionnaire courtois et serviable, il écoutait, l’oreille un peu dure, et répondait à voix basse, en homme habitué aux confidences douloureuses et aux secrets tristement chuchotés. (…) Il aimait son métier et sa maison. »
Toujours entre le rire et les larmes, Clovis Pierre faisait geler des cadavres sans identité le jour, et revêtait le soir l’habit du magicien, ou de l’amuseur chantant. L’« Hoffmannesque greffier » qui veillait sur le sommeil tragique de macchabées inconnus et détenait en quelque sorte le passe-partout du royaume des Morts, mais rêvait de posséder la clef du Caveau, cette société chantante où il ambitionnait d’intégrer le rang des « chanteurs gais ». Le 14 septembre 1902, le tout nouveau Journal du dimanche annonça que l’on venait d’enterrer Clovis Pierre à son tour. Douze ans plus tard, la morgue était installée sur son site actuel, 2 place Mazas, sur le quai de la Rapée.

Éric Dussert

Clovis à la morgue Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°145 , juillet 2013.
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