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Les mains dans la lutte P****

octobre 2013 | Le Matricule des Anges n°147 | par Charles Robinson

Caissière choucroute, grands yeux noirs surlignés de violet, lèvres Rouge Ecstasy, face à homme bonne soixantaine, tassé dans un manteau tout gris.
— Bonjour… Aujourd’hui… on a une opération. C’est seulement 2 . C’est pour le… Téléthon… Ça vous intéresse ?
— Oh… non. Moi… je joue pas… je gagne… jamais…
— C’est… pour les maladies… graves.
— C’est… un grattage ?
— Non… non. Le Téléthon… Le Téléthon à la télévision…
— Oh… ça m’intéresse pas tellement.
— … oui… je vous comprends…
— Les maladies graves, on comprend rien.
— Ça, c’est vrai… Enfin… c’est seulement 2 e.
— Oui… des fois… c’est plus cher.
— C’est vrai… Une autre fois, alors ?
— Ah, très bien… vous pouvez le mettre de côté ?
L’homme en est encore à fourrer ses tranches de jambon et son pain de mie dans un sac percé qu’elle parle déjà avec le client suivant tout en prélevant sur le tapis roulant, du bout de ses doigts pailletés d’étoiles, le Gel WC Extra Puissant, les madeleines coquille, les crevettes entières Black Tiger.
Elle dit : « C’est pas facile… pour eux… Ils sont perdus. »
Le prix s’affiche sur son écran. Le poids des fenouils.
Elle dit : « Même la générosité… c’est compliqué… Aider les autres… Personne… ne veut se faire avoir… »
Sa supériorité sur la clientèle tient à deux choses. La première est l’appui qu’elle trouve dans un axe mensuel manucure-coiffeuse. Elle est en première ligne depuis son poste d’observation. Cela va au-delà de la pauvreté. Elle excuse les petites vieilles qui entrent chaussonnées, mais pas les messieurs, la braguette ouverte, le pull raide ou farci de poils de chat, qui gardent la tête basse, comme si leurs échecs étaient des crimes envers la société.
Elle fait très attention à projeter sa voix clinquante, sa voix de dame publique.
Elle dit : « Bonjour… Vous avez. la carte fidélité ? »
La seconde chose est qu’en matière de produits, elle est du côté de la compétence. Elle ne se demande pas où ils ont rangé les lames de rasoir ces cons-là, où sont les pinces à épiler, est-ce que vous avez des sauteuses : elle range. Pour elle la supérette n’est pas un labyrinthe encombré de palettes.
Elle dit : « C’est… hin hin… quand même… hin hin… le rayon produits d’entretien ! C’est… tellement… évident… »
Elle dit : « C’est pas facile… pour eux… Ils sont perdus. »
La pastille à détacher 50 % de réduction à la caisse sur le deuxième paquet.
Elle dit : « Même les courses… c’est compliqué… Les étiquettes… Personne… ne veut se faire avoir… »
Alors, forcément, le garçon à trois boucles dans la narine, crâne ras et capuche, dans l’entrée, cicatrice, qui demande : Monsieur, excusez-moi, vous auriez pas un euro c’est pour manger. Qui attaque sa journée vers 11 heures du matin, commence à vaciller vers 13 heures, est rejoint à 15 heures par d’autres camarades vineux, dont les yeux s’élargissent à 16 heures, deviennent vitreux, qui peine à les écarquiller à 17 heures, qui entre régulièrement dans le magasin pour acheter des bières et piquer du pâté et du pain : dans un premier temps, la cohabitation n’a pas été facile.
Elle dit : « Il est… dégoûtant… »
Elle dit : « Mais… tu ne peux pas… le… chasser ? »
Le vigile a fait non de la tête et il est retourné surveiller les produits laitiers.
Alors elle y est allée pendant une pause. Il parlait fort avec ses potes, pour couvrir les hurlements braillards de leur mini-poste à piles. Elle lui a hurlé dessus. Elle a montré les emballages déchirés par terre. Les cartons éventrés. La flaque aux liquides incertains. Elle lui a collé un balai dans les bras. Il n’a pas vraiment compris.
Elle dit : « Mais… il parle… français… ou pas ? Il est… Français ? »
Elle a exigé qu’il achète du gel nettoyant sans savon et sans eau pour se laver les mains avant de manger. Sinon elle n’acceptait plus son argent pour les bières.
Elle lui a trouvé un passe-montagne.
Il passe désormais systématiquement à sa caisse. Il lui montre ses efforts. Par exemple, à 16 heures, il marche encore droit. Elle hoche la tête, à demi convaincue. Il achète moins de bières (OK, il les achète ailleurs). Il quitte le hall protégé de la pluie pour fumer son joint. Un jour, il a même acheté un fruit.
Ils s’inventent tous les deux une forme de vie collective, faite de frottements répétés et de cris retenus. Ils apprennent à ne pas s’injurier. Ils savent qu’ils se pourrissent mutuellement la vie, et ils regrettent.
Ils tentent d’ajouter à leur instinctive détestation une marque de compréhension.
C’est plus que ne font la plupart de ceux qui donnent une cigarette ou une pièce et qui se débarrassent aussi sec du frôlement.
Ils inventent ça : garder le contact.
Elle dit : « Il n’a pas… changé… ses chaussettes… depuis… trois jours ! »

P**** Par Charles Robinson
Le Matricule des Anges n°147 , octobre 2013.
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