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Les mains dans la lutte D****

mars 2014 | Le Matricule des Anges n°151

Il est un professionnel de talent avec un profond désir de donner vie à l’enseigne. Il est d’ailleurs monté en grade l’année précédente et dirige les hôtes créatifs qui se relaieront durant la nuit pour offrir une expérience client séduisante de Paris à Phuket. Le service de nuit est plus fragmentaire que le service soirée avec lequel il a fait ses armes et où en gros les gens veulent manger. La nuit, personne ne sait ce qu’ils vont vouloir.
Parfois un débutant vient le trouver pour lui demander si le service raffiné que notre clientèle est en droit d’attendre implique qu’il faut répondre favorablement à la requête.
Il dit : « Tu te crois où ? À la fonction publique ? Il paye, bordel, t’as pas de respect pour ça ? »
Il dit qu’une commande doit être honorée en moins de sept minutes dans les chambres. Il aime bien le mot honorer.
Il a un numéro très au point, que tous connaissent pour l’avoir subi : ce n’est pas parce que le rythme des commandes baisse que le nôtre doit baisser.
Il double son boulot d’une observation scrupuleuse de son équipe.
Il dit : « La cravate, c’est juste pour l’idée ou ça fait partie du service ? Tu refais ce nœud. Merci. »
Il dit qu’un client qui ne donne pas de pourboire doit être mieux servi qu’un client qui donne. Même si, comme tout le monde, il fait l’inverse.
Il dit : « La culture particulière de notre environnement de travail multidimensionnel. »
Il s’est entraîné dans les toilettes de l’hôtel, parce que c’est là où le miroir est le plus grand.
En semaine, il fait le forcing auprès de la direction pour pouvoir partir dans deux ans, le même hôtel à l’étranger, une grande ville.
Il dit : « Sydney ou Kuala Lumpur. »
Et si vous appreniez à parler anglais correctement, s’est-il entendu répliquer.
Alors il a acheté des DVD-rom et un micro-casque dans un pack Réussir en 24 leçons, leçon 1.
Il habite un studio au deuxième étage dans un immeuble de rapport plutôt triste, rempli de locataires qui adoreraient mettre du fric de côté.
Elle, elle n’a pas choisi de s’installer sous ses fenêtres. Ce qui l’intéressait, c’était le distributeur de billets.
Elle a râlé pendant une heure. Râlé et toussé. Une toux qui devient monumentale et qui lui arrache des larmes.
Elle dit : « Mais ça me brûle, putain ! Ça me brûle ! »
La bouteille de vin a rapidement épuisé ses vertus antalgiques.
Elle tangue lourdement. Parfois, sa tête va frapper contre le mur, parce qu’elle recule lorsque deux personnes lui frôlent les jambes.
Elle dit : « Vous vous en branlez, bande de connards. »
Elle demande de la monnaie. Un billet. Elle demande, mais ce n’est pas clair. Ou elle ne demande pas, elle est effondrée sur des cartons pliés et tu comprends tout seul, ce n’est pas très compliqué.
Elle dit : « Mais je vous encule bande de porcs vous êtes des porcs votre pognon de porcs vos payes de porcs et vos patrons vous enculent ! »
Ce n’est pas l’injure faite aux dirigeants d’entreprise qui provoque une réaction. C’est qu’il a dormi deux heures quand elle commence à hurler après chaque passant. Et ça fait pas loin d’une heure que ça dure.
Elle hurle avec tout ce qui lui reste de rage. Elle frappe du poing par terre. À s’éclater les phalanges en sang.
Alors il ouvre la fenêtre au deuxième étage.
Il dit : « Mais ferme ta gueule salope va crever dégénérée pute mongole mais suicide-toi putain suicide-toi et déjà ferme juste ta gueule. »
À Hollywood, s’ils font le film, on se demandera avec intérêt s’ils vont se marier ou seulement coucher ensemble et trouver ça incroyablement bon.
Elle a levé la tête, surprise. Un sourire maladroit s’attache à son visage buriné.
Elle dit : « Je t’ai réveillé, beau garçon ? »
Ça la fait marrer. Elle doit penser que c’est un étudiant à la con, à la fenêtre dans son caleçon, torse nu, bronzage tee-shirt, qui pieute encore alors qu’il doit être presque midi.
Sur le plan éthique, il n’est pas très recommandable. Il en est même fier (règle : struggle for life pandi panda). Et pourtant, il a fait davantage que la plupart d’entre nous. Il a éclaté la bulle dans laquelle elle s’égosillait. Elle a cessé d’être invisible. Quelqu’un lui parle. Elle a un échange. Elle n’a plus besoin de hurler de plus en plus fort alors que le monde indifférent s’écoule autour d’elle, avec pour seule confirmation de son existence qu’ils s’écartent pour éviter le contact
Bien sûr que certains lui ont donné de l’argent. Un sourire rapide, jeté comme ça. Débarrassé. Bonne conscience.
Lui n’a pas bonne conscience.
Il lui a beuglé dessus. Comme un porc. Mais c’est lui, pas nous, qui la raccroche temporairement au lot des êtres humains.
Ensuite, il referme sa fenêtre et il met du heavy metal allemand. Très fort.


Charles Robinson

D****
Le Matricule des Anges n°151 , mars 2014.