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Stratagèmes Schopenhauer, impostures, manchot, Sherlock Holmes, pavé

mai 2014 | Le Matricule des Anges n°153

0. (Journal de lecture du roman de F. Fulmerford, Les 36 Stratagèmes1. Son personnage principal, le rondouillet Samuel Tubal, collectionne les stratagèmes ; il travaille par hasard dans une grande banque d’investissement : son incompétence est censée apporter aux marchés financiers la part de désordre qui leur est nécessaire.)

1. Quand il est témoin d’une dispute, un collectionneur obsessionnel2 de stratagèmes peut associer sur-le-champ chacune des répliques à l’un des stratagèmes catalogués par Schopenhauer dans son Art d’avoir toujours raison – par exemple le stratagème 3, « Généraliser les arguments adverses » ; ou 17, « Se défendre en coupant les cheveux en quatre » ; ou 36, « Déconcerter l’adversaire par des paroles insensées ». (Ce genre de classement est commode pour se divertir quand on se trouve piégé au milieu d’une querelle pour laquelle on éprouve le plus profond désintérêt ; Samuel Tubal, lui, est capable d’appliquer les catégories schopenhaueriennes à un simple dialogue entre un pâtissier et son client : l’obsession atteint là un degré connu des seuls mystiques.)

1 bis. En 1997, ceci dit en passant, Jacques Derrida et Régis Debray ont eu recours aux stratagèmes 12, 14 et 15 pour se défendre des accusations portées par Alan Sokal et Jean Bricmont dans leur fameux Impostures intellectuelles. (Respectivement : « Choisir des métaphores favorables », « Clamer la victoire malgré la défaite » et « Utiliser des arguments absurdes. »)

1 ter. De Schopenhauer, on a publié aussi un Art de ne pas lire, mais c’est une autre histoire.

2. On verra un peu plus tard (autour de la page 330) comment S. Tubal en vient lui aussi à se servir des trucs et des ficelles de L’Art d’avoir toujours raison – pour le moment, page 301, il n’en est pas là, il marche dans les rues de Londres, du côté de Paddington, il respire de l’air frais, il tente de digérer les verres de scotch bus au chapitre précédent : l’auteur compare sa démarche à celle d’un manchot empereur, ce qui n’est pas très flatteur (et surtout manque d’originalité3).

3. Pages 302, F. Fulmerford fatigué d’animer depuis le premier paragraphe un personnage aussi inconsistant, passif et potelé (chubby), décide d’agir avec lui comme Conan Doyle avec son insupportable Sherlock Holmes : l’éliminer. Pour Holmes, en 1891, c’était une dégringolade fatale dans les montagnes du canton de Berne ; pour Tubal, ça pourrait être un accident de voiture à l’angle de Westbourne Terrace et de Eastbourne Mews (manque de chance, les deux rues ne se croisent pas). F. Fulmerford, après un bon nombre d’assassins de roman de gare, comprend que mettre à mort ne se fait pas d’un revers de la main, surtout quand on renonce au pouvoir du romancier sur sa créature – décréter une rupture d’anévrisme, ce serait possible, mais ce ne serait pas sport, ce ne serait pas digne d’un sujet de sa Majesté : il faut un duel loyal.

4. À partir de la page 303, F. Fulmerford décrit les stratagèmes (les siens) mis au point pour faire basculer son personnage dans la fosse commune. On le voit puiser (chacun son tour) chez Sun Tzu4, Polyen, Machiavel, Léonard, Gracián, Clausewitz, Lacenaire, Malaparte, Gramsci, Churchill, et même Thomas De Quincey, plus précisément son Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts (Thomas y explique qu’un assassinat doit être considéré moralement tant qu’il est en train de s’accomplir ; une fois accompli, plus rien ne nous empêche de l’apprécier esthétiquement5).

5. Tout cela finira par échouer, le lecteur le devine dès le bas de la page 304 : le guet-apens, la ruelle obscure, la flèche empoisonnée, rien ne marche ; le pansu Samuel Tubal semble pour la première fois depuis le début de ses aventures se défaire de sa passivité caoutchouteuse pour échapper à l’emprise de son auteur. Pour parvenir à ses fins, Fulmerford aurait dû suivre le conseil du Livre des ruses (anonyme arabe, XIVe siècle) : ne jamais attaquer son ennemi avant de savoir tout ce qui le concerne. Ou alors compter sur l’exactitude la plus maniaque, comme celle d’Auguste Blanqui, qui notait dans sa Marche à suivre dans une prise d’armes à Paris : « Le cube total de la barricade et de sa contre-garde sera de 144 mètres qui, à 64 pavés par mètre cube, donnent 9186 pavés, représentant 192 rangées à 4 x 12 ou 48 par rangées6. »

6. Selon certains interprètes, cet épisode est une allégorie en faveur la maîtrise des marchés financiers et au détriment de la doctrine de la main invisible. Mais comme le conseille Baltasar Gracián (Oráculo Manual y Arte de Prudencia, aphorisme 80), il faut toujours recevoir les informations avec méfiance.

1 The Thirty-six Stratagems, F. Fulmerford, Londres, 2011. Déjà 300 pages d’avalées, il n’en reste plus beaucoup.
2 Voir L’éloge du rien : pourquoi l’obsessionnel et le pervers échouent là où l’hystérique réussit, Henri Rey-Flaud, Paris, 1996
3 Voir Fulmerford et le poncif, Barbara Slickenside, Paris, 2013.
4 « Que l’ennemi soit entre vos mains comme une pierre de figure ronde que vous auriez à faire rouler du haut d’une montagne (etc.) », L’Art de la guerre.
5 Après quoi, Thomas De Quincey ajoute : « Ainsi, tout le monde est content » (si on en croit du moins la traduction de Pierre Leyris).
6 Blanqui ne précise pas la taille de pavés.

Schopenhauer, impostures, manchot, Sherlock Holmes, pavé
Le Matricule des Anges n°153 , mai 2014.
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