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Traduction Emmanuelle Péchenart

avril 2015 | Le Matricule des Anges n°162

Deux brûle-parfums, d’Eileen Chang

Deux brûle-parfums

C’est un moment particulier pour moi quand une œuvre d’elle paraît. « Bon, on va réfléchir au prochain ? » m’a dit hier Laure Leroy, directrice de Zulma. L’œil sur le livre d’Eileen Chang qui sort ce mois-ci, dont la couverture aux couleurs et aux lignes sensuelles me semble si bien aller avec le contenu, je commençais à penser aux textes que j’allais relire, aux traductions déjà en cours, à ce que je reprendrais, choisirais, proposerais. À mon rôle, aussi. Je suis devenue sa traductrice, non pas par hasard, mais presque par mégarde. Quand j’ai commencé parce que j’aimais ses textes, je n’imaginais sûrement pas une aussi longue et si intime… comment le dire ? Cohabitation ?
Il faut dire qu’elle est un classique, en Chine. Elle est lue autant sur le continent qu’à Taiwan, et certains lecteurs lui vouent un véritable culte. Sans doute, il y a dans ce phénomène une part due à sa biographie – la passion d’écrire et le succès qui la saisissent, si jeune, dans Shanghai en guerre, l’exil de Chine en 1952, le décès dans l’abandon en 1995 à Los Angeles, et entre ces deux dates la lutte pour la reconnaissance aux États-Unis, jamais vraiment acquise – et à tout ce que ses choix (parfois contestés) représentent dans l’histoire folle de son époque. Mais les mots qui viennent pour la décrire : son exigence, sa complexité, sa fougue, (son esprit, sa souveraine élégance, ses ruses…), ses paradoxes, donc, peuvent évidemment être appliqués à son écriture. Ici aussi réside, bien sûr, ce qui fascine, chez elle.
Prenons les deux nouvelles qui viennent de paraître, Deux brûle-parfums. Dans le souvenir de la première fois où je les ai lues, c’est d’abord un flamboiement : cette longue phrase, au début, qui décrit un pan de colline, à Hongkong, envahi jusqu’en bas d’azalées rouges. Des segments heurtés, à la grammaire complexe, entrecoupés de syllabes redoublées, l’élément du feu démultiplié (ce qu’on appelle une clé, dans les caractères chinois), mais aussi un élément sonore, quasiment une onomatopée, qui décrit un bruit ou un mouvement tempétueux, hong hong, et une fin qui se déroule en s’achevant comme en pente douce. Tout ça pour les azalées. La suite, derrière, trois segments très simples, cinq caractères (cinq syllabes, donc), puis sept, puis neuf – comme en poésie – que j’ai rendus par « Au-delà des azalées, c’est la mer bleu sombre, où mouillent de grands bateaux blancs. » Le tout fait partie d’une description du paysage, manière à la fois de poser le cadre de Hongkong, sa nature dévorante (qui tranche tellement avec les huis clos situés à Shanghai), et aussi d’annoncer le destin tragique de son héroïne. En relisant le français (maintenant imprimé !), je m’interroge, la première phrase n’est-elle pas trop courte, finalement – on a toujours tendance à allonger, d’habitude – ou pas assez syncopée ? Et dans la deuxième, ce mot « sombre » rend-il bien, en chinois, nong  ? Bleu profond, bleu intense… dense, plutôt. Il me fallait un mot d’une syllabe, de toute façon. Mais, avec « dense », ça ne colle pas, il faudrait écrire « d’un bleu dense », et puis ce mot n’aurait-il pas soufflé, à l’oreille, avec la mer, celui de « danse », et évoqué des vagues, de l’eau mouvante ? Non, décidément, ici la mer est tout sauf dansante, ce sont des lignes planes, immobiles, le bleu sombre et le blanc, et le ciel pâle qu’on imagine au-dessus de tout ça, derrière le feu des azalées.
Interrogations, efforts, retours en arrière, pesées minuscules dont est fait le métier.
Autre chose. Il y a différentes options possibles en chinois pour restituer les noms propres. À commencer par le sien : on l’appelle parfois Zhang Ailing, transcription en pinyin. Mais le prénom Eileen est celui qu’elle s’est choisi pour entrer dans une école anglaise, traduit en chinois. J’utilise donc Eileen. Ce métissage, initial et fondamental dans sa vie, m’inspire pour rendre les noms des personnages, et pour d‘autres solutions à trouver. Ses récits, qu’ils se situent à Hongkong ou à Shanghai, baignent dans un mélange de langues, cantonais, shanghaien, anglais, d’autres encore, et mandarin bien sûr, dans lequel ils sont écrits. On se rend compte parfois, au détour d’une phrase, que les personnages usent entre eux d’une autre langue que celle qu’on imaginait. Je traduis certains prénoms, lorsqu’ils ont une signification qui mérite d’être transmise, et aussi pour tenter de ne pas rendre opaques toutes ces petites fenêtres de sens. J’évite aussi le pinyin, qui ne correspond ni à l’époque ni au lieu.
J’ai fait un autre choix : celui de traduire les deux brûle-parfums. Contrairement à l’édition en anglais et même à certaines publications chinoises, qui omettent le second. Ils sont précieux, chacun, mais aussi par l’ensemble qu‘ils constituent, et se font écho de manière unique, avec l’ironie qu’Eileen Chang s’entend à déployer. Elle n’épargne aucun de ces microcosmes juxtaposés de la colonie, Chinois aisés d’un côté, Anglais de l’autre, et nous décrit avec des raffinements de perversité la descente aux enfers de ses deux héros, dont on ne parviendra pas à mesurer le degré d‘innocence.
La combustion de l’aloès, dans le vieux brûle-parfums que le lecteur est prié d’allumer au début de la première histoire, représente le destin de ses personnages, et leur rend comme un bref hommage. À la fin de la seconde, « la braise s’est éteinte, la cendre a refroidi ». Le chinois, qui n’a pas de temps, mais de nombreuses notations aspectuelles, laisse au traducteur des libertés (pour fixer le cadre d’un récit par exemple, au passé ou au présent), mais qu’il doit savoir mesurer afin de conserver ce qui est flou ou précis dans la temporalité. Sujet de discussion qui revient souvent d’ailleurs, les temps sont un vrai marronnier, pour les traducteurs du chinois.

* Traductrice entre autres de Ping Lu, Bi Feiyu, Ming Meng. Deux brûle-parfums paraît le 9 avril aux éditions Zulma.

Emmanuelle Péchenart
Le Matricule des Anges n°162 , avril 2015.
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