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Domaine étranger Vert et étouffant

juin 2015 | Le Matricule des Anges n°164

L’inquiétante étrangeté du quotidien dans les Indes néerlandaises, par Albert Alberts.

Il est rare de s’immerger dans un recueil de nouvelles aussi fermement charpenté que celui que le Hollandais Albert Alberts publiait en 1952. On y navigue en pleine époque coloniale dans des îles des mers du Sud où des administrateurs civils régentaient plus ou moins la vie autochtone et le transfert des productions locales. Plus précisément, ce sont onze récits d’une sobriété exemplaire – ces nouvelles ont l’élégance de bijoux taillés d’une pièce – qui retracent le passage d’individus entre leur arrivée incertaine sur une île inconnue et le retour en terre grise de Hollande où la désillusion et l’ennui leur rendent si douloureuse la nostalgie des apéritifs sur la terrasse avec le docteur et de la légèreté d’une vie exempte de tracas, la sensation de liberté et de légèreté enfuies. On en serait désemparé pour moins.
Passer d’une vie de broussard plongé en pleine forêt indonésienne au sein de tribus à peine compréhensibles à celle de col blanc occupant ses loisirs à la lecture du journal dans un petit café d’Anvers, il y a en effet de quoi boire jusqu’à la lie la coupe du désenchantement. « En bas de sa lettre, le docteur a versé un peu de rhum sur le papier. D’une écriture assez hésitante et tachée, il y a ajouté Tu sens encore l’odeur ? Mais ça ne sentait plus. »
Né en 1911 à Haarlem, le journaliste et traducteur Albert Alberts débuta sa carrière dans les Indes néerlandaises comme fonctionnaire colonial. Il occupa son poste assez peu puisque la guerre le conduisit dans les camps de prisonniers japonais. Insulaire durant sept ans, dont la moitié passée derrière les barbelés, A. Alberts en conserva une cicatrice mentale. Son livre tellement propice à la rêverie révèle ce trouble des enfers verts et de l’inquiétante étrangeté des mondes luxuriants où l’homme soumis à la nature paraît en même temps si paisible. « Nous nous rassîmes. Le docteur remplit les verres. Il restait un petit bout de viande sur une des plats. Prends-le toi, dit le docteur. Prends-le toi, dis-je. Non, toi, dit le docteur. Je le pris. »
Pourtant l’enfer vert mange l’âme du résident sans expérience confronté au dépaysant profond d’un exotisme humide et profus et, surtout, à une incommunication générale. « Toute la journée, ça m’a occupé l’esprit. Cela et le reste. » D’autant qu’on ne résiste pas à plusieurs années de solitude et d’alcool fort. « Et une fois soûl de lumière et de lointain, je me retournerai, je lèverai mon verre et je clamerai en riant : Je vous vois, forêt verte. » Dans un très bel écho à Joseph Conrad, perceptible dans le personne de Florines, rebelle local qui provoque le geste le plus violent du livre, la folie devient consubstantielle à la forêt où rien ne parle à l’Occidental sans repère : « Merde, encore un de ces idiots pénibles qui ont perdu la tête. Car ils avaient tous perdu la tête, ceux qui se rebellaient, et pas qu’un peu. Ils se prenaient pour des petits messies et la terre promise qu’ils apportaient se limitait le plus souvent à une zone très précise, où ils exemptaient alors d’impôts les habitants. Ils s’entouraient de quelques disciples, se vêtaient généralement de blanc, et finissaient par se battre jusqu’à la mort. »
Synthèse d’une expérience existentielle inoubliable, Îles est un livre incomparablement puissant. L’économie de son style n’est pas pour rien dans son effet lame de fond et on est porté à croire qu’il va s’incruster profondément dans l’esprit de ses lecteurs. Comme une madeleine des îles dont l’étrangeté échappera toujours aux esprits cartésiens : « le commissaire de bord ne croyait pas que monsieur Zeinal eût des pouvoirs magiques. Il était trop allé par le monde pour croire encore à cela, et trop peu pour y croire à nouveau ».

Éric Dussert

Îles
A. Alberts
Traduit du néerlandais par Kim Andringa
Postface de Rob Nieuwenhuys
Piranha, 176 pages, 17

Vert et étouffant
Le Matricule des Anges n°164 , juin 2015.
LMDA PDF n°164
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