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Domaine étranger Après la chute

octobre 2015 | Le Matricule des Anges n°167 | par Benoît Legemble

L’Australien Christos Tsiolkas poursuit son grand roman de la violence et des corps irradiés. Son nouvel opus est le portrait d’un martyr de la cause sportive.

Des cailloux frottés, il sort des étincelles », disait en son temps Voltaire. On ne peut mieux définir l’art de Tsiolkas, qui joue de la friction des atomes pour donner à voir les zones d’ombres d’une société malade. Si Barracuda nous hante durablement, cela tient certainement aux idéologies qu’il dépeint, à un récit où la gloire se dispute au chaos, où toutes les strates de la société sont pleines du vertige d’une chair meurtrie. Où enfin le héros veut bien mourir à lui-même, à condition d’une terre neuve. Sous le fracas de l’itinéraire de Danny Kelly, un discours s’arc-boute et se ramifie, qui dit la naissance d’un champion et l’épiphanie du nageur, avec toute la symbolique que l’eau peut comporter. Danny, c’est aussi la réponse volontairement incertaine que Tsiolkas apporte aux discours moralisateurs des faits divers et du journalisme à sensation – à une rectitude de pensée artificielle et réactionnaire. L’écrivain australien nous assure que tout bouge constamment, qu’enfin tout recommence.
Depuis La Gifle jusqu’à Jesus Man, il est ainsi question d’un modèle rhétorique à l’œuvre, pour évoquer la mosaïque de la pornographie et les pouvoirs de l’image, l’hypocrisie latente d’un microcosme instable appelée à exploser. Tsiolkas dit une langue de mort, dont les oripeaux dissimuleraient autant de cadavres. Il tisse le fil d’Ariane d’un récit archétypal où la fuite semble obligatoire autant qu’impossible. Une présence affleure, qui pourrait être celle de Pasolini comme d’Upton Sinclair. D’un roman à l’autre, un même champ obsessionnel. Une évidence commune dans la façon de représenter le corps et ses enjeux politiques, ontologiques. D’aucuns diront que Barracuda est un livre apologétique. Il a sa vérité, qui passe certainement par la poignante tentative de rédemption de Danny. Une beauté grave et hallucinée, froide et désenchantée, qui rend compte de la vie organique et de la difficile réappropriation du corps, après l’expérience de la compétition et la prison. Un corps glabre et brutalisé, marqué au fer rouge, qui est aussi voué à l’amour. Derrière la bienséance et le discours sportif du dépassement de soi, Christos Tsiolkas démêle l’écheveau du libéralisme à l’heure de la doctrine hygiéniste et de la concurrence à tout prix. Il dit aussi les vicissitudes de l’origine sociale, le chaos de la sexualité, l’espoir d’un ailleurs où se délivrer de la haine de soi.

Barracuda est-il votre grand livre des violences ?
Je pense que la violence, ou les conditions suffisantes pour qu’il y ait violence, sont intrinsèquement liées à la virilité – ou finalement à la façon dont je comprends ma propre masculinité. Dans les moments d’échecs retentissants, c’est une réaction presque instinctive que de s’exprimer violemment, de composer avec la honte ou la défaite en écumant de rage. J’ai moi aussi dû lutter contre les démons de l’autodestruction, et je suis reconnaissant de ce que j’ai trouvé dans l’écriture une façon de mener ce combat sans m’anéantir moi-même. Il y a bien des années, un ami proche m’a envoyé une citation de l’écrivain américain Tobias Wolff, extraite de ses mémoires de soldat sur son expérience de la guerre du Vietnam. La citation dit à ce sujet : « Ça engendre la résistance et le contrôle de soi et la foi. Ça exige ces choses de vous, puis vous les rend avec ce je-ne-sais-quoi en plus, comme une surprise qui vous fait tenir bon. Je les sens se produire. Je me suis sauvé la vie dans chacun des mots que j’ai écrits, et je le savais bien. » C’est exactement ce que l’écriture m’a apporté, je pense, en me sauvant la vie, en me préservant de la spirale de la violence et de la colère.
Si je ne suis pas en un homme violent, je comprends les conséquences épouvantables du passage à l’acte. Je voulais écrire un récit qui sonderait les conditions nécessaires à un tel moment. Mais un récit qui supporterait la possibilité d’une rédemption, qui dirait que de tels agissements peuvent être expiés, qu’on n’a pas à se laisser définir par eux tout le restant de nos vies.

Justement, il est aussi question d’une chute, mais aussi d’une reconstruction…
Une des choses qui m’a le plus frustré à propos de ma propre culture consiste certainement dans son pharisaïsme et sa propension au jugement moral, dans la façon dont elle a posé le pardon comme une action caduque. On est toujours prompts à juger les autres, mais on semble handicapés du pardon. Je soupçonne que ça tient en partie au fait qu’on n’a pas de langage adéquat pour parler de ça, dans notre époque laïque, que les concepts de rédemption et de charité sont assimilés à un passé chrétien. Je voulais écrire un livre qui ressusciterait ces concepts.
J’ai mis Danny en prison parce que c’est la manifestation la plus sombre des abîmes qu’il traverse, mais aussi parce que c’est le pendant à la prestigieuse école privée qu’il fréquentait. Toute l’ironie réside dans le fait qu’il trouve pour la première fois le chemin de la rédemption et de la charité en prison. Ce qui n’aurait pas été possible dans l’école d’élite qu’il fréquentait. Bien sûr, il y a des sociopathes qui réagiront toujours violemment. Et bien sûr, il y aura toujours ces âmes en peine qui n’ont rien d’autre que l’institution et ne peuvent survivre nulle part ailleurs qu’au sein de l’univers carcéral. Mais comme la majorité des prisonniers, Danny a commis une erreur, qu’il doit à présent expier. C’est dans ce processus menant au pardon qu’il découvre les moyens de dépasser cette problématique de la violence.
Je crois que Lou, dans Jesus Man, comme Manolis dans La Gifle donnent une voix à cet humanisme. J’ai empli le roman de dureté et de ténèbres parce que je pense qu’ils font partie de notre patrimoine commun, en tant qu’être humain. Mais je ne voulais pas quitter Danny dans l’obscurité. Je voulais qu’il trouve une langue de l’excavation, une langue en route vers la lumière.

À travers la trajectoire de Danny, vous donnez à voir des personnages en lutte avec leur destinée. Qu’est-ce qui motive cet écho tragique, omniprésent d’un récit à l’autre ?
Bien que je ne sois pas croyant, je me demande s’il n’y a pas dans mon ADN des scories du christianisme orthodoxe, ce même sens du fatum comme ressort essentiel à toute expérience humaine. C’est très important pour moi de convenir de la fortune qui régit l’ordre des choses, qu’il y a des aspects de la réussite et de l’échec qui ne dépendent pas de notre volonté. Plutôt que de voir la fortune comme un acte divin, je la vois comme l’instant où l’individu affronte l’histoire et la culture. Et puis il y a toujours ce discours de classe. Naturellement, ça ne signifie pas que l’individu doive se résigner, mais le combat est colossal, trop souvent décourageant.

Les entraînements répétés de Danny semblent une formidable réactualisation du rituel antique, comme teinté de spiritualité.
Quand j’ai commencé l’écriture de Barracuda, j’appréhendais l’entraînement de Danny en pensant à la façon dont la discipline m’est essentielle, dans ma vie d’écrivain professionnel. J’ai fini par comprendre que c’est seulement par le biais de cette discipline quotidienne d’écriture et de lectures, que j’ai finalement été capable d’apprendre le métier d’écrivain – l’art de conter des histoires. Ce que Danny ressent quand il nage n’est finalement pas si différent de ce que j’éprouve quand je suis occupé à mes études, quand le monde se dissout, et qu’il ne reste que moi et les mots écrits. Donc d’une certaine façon, le mot est mon eau.
Mais là où je m’estime plus chanceux que Danny, c’est que j’ai eu vingt ans pour apprendre mon métier. J’ai eu le temps de m’améliorer, d’apprendre les ficelles. Du temps, j’en ai aussi eu pour gérer l’échec. Ce qui n’est pas possible pour les athlètes, qui n’ont qu’un temps infime pour connaître leur job. Avec l’âge, les corps commencent à s’affaiblir. C’est ce qui m’a permis d’éprouver la plus grande tendresse à l’égard de Danny. Un athlète doit lui travailler et s’entraîner de façon très intense, religieusement. D’une manière presque ascétique.

Barracuda
est aussi le roman de la perte de la foi et du renoncement…
J’ai fait l’expérience du désespoir au cours de mon existence, et je sais qu’une vie sans espoir est une vie en pure perte. À 16 ans, j’ai d’abord perdu ma foi en Dieu, puis vers 20 ans, alors que je voyageais en Europe de l’Est à la fin de la guerre froide, j’ai perdu la foi du communisme. Ces deux variations à l’apostasie, à la perte de la foi, m’ont complètement paralysé. Elles m’ont conduit vers les ténèbres et le désespoir. Europe morte, mon troisième roman (ndlr : inédit), repose sur ce désespoir. Du communisme, j’ai conservé la croyance en l’importance de l’aspect social des relations humaines. Si j’ose ainsi dire, Barracuda est un roman chrétien et marxiste, écrit par un athéiste croyant et politisé.
De l’adolescence à l’âge d’homme, Barracuda peut-il être autre chose qu’une chronique de la honte ordinaire ?
Oui, la honte – cette désintégration de l’ego, la pleine conscience que vous avez vous-même échoué, vous ou la personne que vous aimez le plus. Que vous vous êtes comporté comme un lâche, quand vous deviez agir avec courage, quand vous avez été égoïste à l’heure d’être généreux. Ça a certainement été l’émotion qui a le plus contribué à faire de moi ce que je suis, en tant qu’adulte. En en faisant l’expérience, j’ai découvert que j’étais vraiment devenu adulte – que je ne pouvais plus envisager le monde avec la probité morale d’un enfant.

Votre façon d’écrire le corps – songeons bien sûr à Jesus Man, mais aussi à Barracuda – a quelque chose de froid, de presque clinique. C’était quelque chose de prémédité ?
J’écris à propos d’un jeune athlète. En m’entretenant avec des athlètes et des nageurs, j’étais bien conscient de la manière dont ils existent totalement à travers le corps, que leur discipline, l’entraînement, comme leur façon de penser, se rapportent toujours au corps et ses capacités. Lorsque j’étais adolescent, j’avais conscience de mon corps dans ses contradictions, ses désaccords – un désir paradoxal, et puis la naissance à la sexualité. Mais un sportif se doit de les dissocier complètement du potentiel ingérable du corps. Pour un athlète, tout est sublimé par l’exigence disciplinaire de contrôler le corps. C’est la raison pour laquelle les jeunes athlètes n’ont pas véritablement de sexualité, je crois. Ce sont des sortes de préados, jusqu’à ce qu’ils arrêtent la compétition. Peut-être que ça explique certains des détails cliniques du roman. En tant qu’écrivain, je suis à la recherche d’une langue, de mots qui transmettraient l’odeur du corps aux lecteurs.

Nager et gagner semblent les deux rêves du discours hygiéniste australien. Mais ils finissent par devenir le cauchemar de Danny. Le roman est-il une diatribe qui dénoncerait la tyrannie de l’image, déjà centrale dans Jesus Man ?
Danny Kelly rêve de glaner la médaille d’or olympique, pile au moment où – on est dans les années 1990 – l’ère du numérique commence. Donc oui, je pense que ça peut être une expérience tyrannique, pour une jeune personne, d’être constamment sous les feux de la rampe. C’est pourquoi je n’ai pas internet là où je travaille. La tyrannie permanente de l’image peut nous mener à un narcissisme délétère, où vous êtes sans cesse à l’affût de vous-même. Si vous ne pouvez échapper à la surveillance des médias, vous êtes alors dans une autre forme de claustration, d’enfermement.

Tout à l’heure nous parlions de chutes et de rédemption. C’est quelque chose qui n’existe plus dans la littérature contemporaine. D’après vous, pourquoi la scène littéraire australienne (Richard Flanagan, Kenneth Cook ou Jeremy Chambers – aux tentatives réussies d’un Nick Cave) est-elle si noire ?
On a beaucoup parlé de la honte. À mon avis, c’est une chose qu’on partage entre Australiens. Un sens de la honte d’appartenir à ce pays. Je pense que ça vient de deux moments de violence entremêlés, qui sont en partie liés à l’histoire coloniale du continent australien, et en partie liés à la façon dont nous nous comprenons et percevons nous-mêmes. Le premier moment, le plus important, réside dans la façon dont on a dépossédé un peuple de sa terre, qui était la nation aborigène. Cette honte immense est fondatrice de la manière dont la plupart d’entre nous pensent l’engagement et la conscience australienne avec notre monde. L’autre violence est celle de l’empire britannique fondant les nouvelles colonies, conçues comme des espaces pénitentiaires – soit un lieu pour punir les Irlandais bannis, les Écossais, les Gallois, ceux venant de Cornouailles – ou encore les prisonniers anglais. Flanagan, Cook, Chambers et Nick Cave partagent une généalogie, une ascendance dans les îles du Royaume-Uni et/ou d’Irlande. Leurs mots, leur musicalité, leur art trahissent leur entreprise périlleuse de poser du sens sur leurs origines, sur la honte aussi. Je pense que la part de ténèbres que vous trouvez dans leur œuvre est l’expression de cette honte.
Je fais partie d’une autre vague d’Australiens, en rupture avec la politique d’une Australie menée par les blancs, à destination des blancs. Ce qui signifie que je peux finalement m’affranchir de tout ça. Que je peux trouver encourageant le fait que nous soyons un pays émergent, que notre identité nationale soit en perpétuelle reconstruction. Voilà quelle est la nouvelle griffe australienne en matière d’écriture, qu’on retrouve chez des écrivains comme Nam Le. Peut-être que pour ceux d’entre nous dont l’héritage est ancré dans l’Europe méridionale, le Moyen-Orient, ou l’Asie, ou encore l’Afrique – oui, peut-être qu’on est capable d’appréhender la honte. Peut-être aussi que l’histoire de Danny entre dans cette perspective, comme une nouvelle façon de penser l’Australie, sans refouler le passé colonial et ses horreurs, mais en s’enthousiasmant aussi du champ des possibles d’un futur multiculturel.

Avant de commencer notre entretien, vous avouiez votre dette envers l’existentialisme. Pourquoi ?
Encore une fois je suis quelqu’un qui croit dur comme fer en l’idée qu’un choix, une occasion, la liberté aussi, sont tous liés à l’histoire. Que nous nous constituons sous son influence, que nous sommes formés par lui. J’insiste sur la notion de destin, au sens tragique du terme. Mais je crois aussi que nous faisons tous les jours des choix qui nous dirigent vers la lumière – vers ce qui est bon pour nous. Quand je n’étais encore qu’un jeune homme, le postmodernisme était la pensée dominante – l’idéologie philosophique sous-jacente, à la lisière du dogme. Mais si je dois énormément à ces théories, la philosophie postmoderne ne m’aurait finalement été d’aucun secours pour les choix de la vie de tous les jours.
L’an dernier, j’ai relu Kierkegaard et me suis à nouveau enthousiasmé pour une philosophie qui pose sérieusement la question de la façon d’être au monde. Je pense qu’une des différences majeures entre la fiction anglophone et française, réside dans le fait qu’en tant qu’auteur de langue anglaise, je ne ressens pas le fait d’écrire de la philosophie dans mes romans comme un devoir. Ce que je veux être par-dessus tout, c’est un conteur d’histoires, un affabulateur. Mais la façon dont j’appréhende les influences mondiales, dont je pense le roman-monde, conditionne le genre d’histoires que j’écris.
« This is the story of how to be a good man ». Voilà ce qui a provoqué l’écriture de Barracuda, et c’est une aspiration passée de mode, sinon vieux jeu, n’est-ce pas ? Je me moque que ça le soit d’ailleurs, c’est ce que je voulais faire. Je pense que dans toutes les strates de Barracuda, j’éprouve une dette envers l’existentialisme, comme on le retrouve exprimée chez Kierkegaard, Simone de Beauvoir ou Sartre – et de façon tout aussi essentielle dans les romans de Camus, Mailer ou Ralph Ellison. Voilà mon héritage.
Propos recueillis et traduits par Benoît Legemble

Barracuda de Christos Tsiolkas
Traduit de l’anglais (Australie) par Jean-Luc Piningre, Belfond, 454 p., 22

Après la chute Par Benoît Legemble
Le Matricule des Anges n°167 , octobre 2015.
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