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Quartier libre La vie d’une mouche

mai 2016 | Le Matricule des Anges n°173 | par Xavier Person

Chronique des sentiments : livre I, Histoires de base

On sait que les mouches ont un regard à facettes, qui leur donne une vision plus ouverte que la nôtre, multiperspectiviste. Mais saura-t-on jamais vraiment ce qu’elles voient ? Connaîtra-t-on jamais le point de vue des mouches ? Saura-t-on jamais penser ce qu’elles pensent, à partir de leur absence de pensée dont rien ne nous dit qu’elle ne soit pas une pensée ?
Dans ses Nouvelles de la cabane, Emmanuel Hocquard raconte l’histoire du Juif qui décide de quitter l’Allemagne, dans les années trente, pour aller s’installer au Chili. À un ami berlinois qui lui fait remarquer que Valparaiso, c’est quand même assez loin, il répond : « Loin de quoi ?  » À partir de quoi, demande cet étrange poète, prétendons-nous que la vie des libellules est courte ? Que savons-nous de leur vie ? Quelle notion du temps est la leur ? Comment, à partir des libellules, pourrions-nous imaginer un temps qui ne soit pas le nôtre, lequel s’est mis en place de l’Antiquité à la Renaissance, « avec pour point de fuite la fin de l’Histoire et la domination de la Nature par l’Homme  ». Comment à partir des libellules échapper à cet accord universel humaniste qui fonde la logique, la raison, ce « principe de cohérence qui ne supporte pas les contradictions, les ruptures de sens, les temps d’ignorance, de doute ou de silence, les solutions de continuité, les trous  » ? Comment envisager d’autres perspectives ?
Dans sa Chronique des sentiments, Alexander Kluge cite les travaux de la Special Task Unit, qui réunit une équipe de chercheurs pour étudier ce qu’il adviendra de l’humanité dans deux millions d’années. Assis la nuit devant des ordinateurs qui tentent de s’interconnecter pour capter une part, même infime, du savoir infini qu’il conviendrait d’accumuler, ils en viennent à se demander ce qui arrivera après la disparition de l’espèce. De toute évidence, les créatures qui succéderaient à notre humanité n’auraient plus la capacité de s’exprimer avec la parole. Dénuée de tout comportement individuel, cette entité à venir tiendrait plutôt de l’organisation collective propre à un gazon, à une natte ou un tapis. Mais, et c’est là qu’on en revient à la libellule, la question à quoi on en arrive est de se demander si ce futur est susceptible d’imprégner notre époque. En quoi ce déplacement sur un temps lointain peut-il faire effet pour nous ? Comment la vie d’une libellule peut-elle influer sur ma vie ? Comment à partir de là imaginer une autre manière de vivre et de penser ?
« Que savons-nous dire des libellules, sinon qu’une libellule est une libellule ?  », demande Emmanuel Hocquard. À quoi répond Marguerite Duras : « La mort d’une mouche, c’est la mort.  » Dans Écrire, celle-ci regarde mourir une mouche. C’est une expérience infinie, qui lui donne à entr’apercevoir de quel dehors obscur vient cette mort, de quel néant impossible à nommer. C’est un événement sans mesure, c’est « la mort en marche vers une certaine fin du monde  », c’est un sens sans limite qui s’ouvre avec cette mort, c’est écrire « l’épouvante d’écrire  », c’est penser aux juifs pour elle à ce moment, c’est penser que la mouche « savait déjà que cette glace qui la traversait c’était la mort.  » C’est savoir quelque chose de ce savoir qui n’est pas un savoir, c’est ne rien savoir et le savoir. C’est écrire : « cette mort de la mouche, c’est devenu ce déplacement de la littérature.  » Car la mort d’une mouche, c’est rien, on n’en dit rien, on n’a rien à en dire. C’est qu’écrire pour Duras part de là. Car la littérature parle de rien.
C’est tout ? Dans la première anecdote de la Chronique des sentiments, il est question d’une mouche noyée dans un verre de Pernod. Ou que du moins l’on croyait telle. Du bout gommé de son crayon l’auteur la sort du liquide vert et la pose devant lui. Contrairement à celle de Duras, elle se met à bouger puis s’envole. Cette œuvre impressionnante, avec laquelle on n’en a pas fini, commence avec l’idée que le temps de cette rencontre avec une mouche aura duré de nombreuses années à l’échelle de la vie d’une mouche : « À supposer qu’elle ait une descendance, sa lignée pourtant me survivra. Elle existe depuis 18 millions d’années. Par leur disposition avantageuse face aux aléas du monde, ces petits as de la voltige sont dotés d’une vie presque éternelle. » Ce n’est pas tout donc.

CHRONIQUE DES SENTIMENTS, LIVRE I
D’ALEXANDER KLUGE
Édition dirigée par Vincent Pauval, P.O.L, 1133 pages, 30

La vie d’une mouche Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°173 , mai 2016.
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