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Domaine étranger Tout s’effondre

mai 2016 | Le Matricule des Anges n°173 | par Camille Cloarec

Avec Les Pêcheurs, Chigozie Obioma transforme un conte familial en une poignante tragédie contemporaine.

Les Pêcheurs

Le titre du roman ne laisse rien présager de ce qui nous attend. Il n’indique pas, par exemple, que l’intrigue se situe à Akuru, ville de l’ouest du Nigeria, pays qui dans les années 1990 est en plein chaos politique. Il n’augure pas plus de la série de drames à venir, du meurtre au fratricide en passant par la prison. La pêche, activité au demeurant paisible, se transforme ici en un défi à part entière. « Je veux que vous soyez des harponneurs, des poids lourds, d’impérieux, d’irrépressibles pêcheurs », exige de ses nombreux enfants leur père. Il s’agit de contrer le malheur, et de partir à la conquête de cette « cartographie de rêves » qu’il a dressée pour chacun d’entre eux. Cependant le symbole de cette pêche glorieuse, qui parcourt le roman entier, se noircit peu à peu.
Tout commence par la terrible prédiction d’Abulu le fou, qui sème le désordre dans la famille. Le jeune narrateur Benjamin assiste alors, impuissant, à la lente descente aux Enfers d’Ikenna, son frère aîné. Ce dernier, cible directe de la prophétie, après avoir été si longtemps un python vaillant et courageux, n’est plus qu’un moineau vulnérable sur le point de disparaître. Quant au père, figure de l’autorité inflexible, il est désormais « un aigle captif, aux serres brisées, au bec déformé ». Les totems protecteurs abandonnent la maison, en proie aux chiens de la peur, aux sauterelles de mauvais présage et aux sangsues de la haine.
Ce bestiaire allégorique insuffle une force poétique au roman, qui progresse comme un chant sombre et plaintif semblable à celui des chœurs antiques. Ce qui frappe avant tout dans Les Pêcheurs, c’est sa langue épurée, pétrie d’images qui décrivent crûment la réalité. Le Nigeria est dévoré par « la corruption qui ronge ses entrailles », la folie est un rétrécissement de l’espace de l’existence, et la vieillesse une forme d’obésité qui alourdit le pas. Au cœur de cet univers bouleversé, les animaux occupent une place essentielle, et sont seuls détenteurs de vérité. La malédiction qui s’empare d’Ikenna est « une bête furieuse », détruisant « son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos ». Les proverbes et les poèmes igbos contribuent à cette montée en puissance du langage, qui crée de la beauté à partir de la déchirure, du deuil et de l’horreur.
La tragédie grecque était considérée comme un genre supérieur, mettant en scène des personnages de rangs élevés. Chigozie Obioma restitue parfaitement cette noblesse, tant sur la forme que sur le fond. Malgré la lente dégradation qui s’attaque à la famille de Ben, rien de ce qu’elle vit n’est banal ou souillé. Tout y est au contraire magique, maudit et superbe. Ainsi en est-il de la mélancolie qui transparaît derrière la voix enfantine, d’une acuité étonnante, « comme si le passé explosait soudain en fragments qui flottaient dans ses yeux tels des confettis dans un ballon gonflé ». Le récit se creuse autour de la perte : dispersion de la fratrie, affaiblissement des parents, anéantissement de la tranquillité passée sont autant d’épreuves redoutables, qui transforment Les Pêcheurs en tragédie de l’enfance perdue.
Camille Cloarec

Les pêcheurs De Chigozie Obioma
Traduit de l’anglais (Nigeria) par Serge Chauvin, Éditions de l’Olivier, 304 pages, 21,50

Tout s’effondre Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°173 , mai 2016.
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