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Arts et lettres Dado, entre genèse et apocalypse

janvier 2017 | Le Matricule des Anges n°179 | par Richard Blin

Un livre d’une vingtaine d’entretiens pour découvrir un artiste hors normes qui aura tramé son œuvre au noir avec une impitoyable obstination.

Peindre debout : Entretiens, 1969-2009

Il se qualifiait de « terroriste de l’art », comparait Rimbaud à un coquelicot et disait de ses tableaux qu’ils sont « des sortes de pot-au-feu où il fait mijoter le passé, le présent et l’avenir ». Né en 1933, à Cetinje, au Monténégro, qui à l’époque était encore yougoslave, Miodrag Djuric (prononcer Djouritch), dit Dado – un surnom donné par sa mère – a choisi, en 1956, de venir vivre en France, où sa peinture attira vite l’attention. « Avec Dado, écrivait Marcel Cordier, son premier marchand, nous sommes loin de l’esthétique, nous sommes au centre de l’humanité qui saigne, sans littérature et sans complaisance. »
Et, de fait, tableaux, dessins, collages, gravures, peintures murales, sculptures offrent une vision écorchée du monde, des êtres hybrides relevant d’une race humanoïde évoluant dans une ère pré-humaine ou post-atomique. Dépossédées de toute dignité, ces figures piteuses aux formes aberrantes apparaissent dans des espaces de ruines, ou baignent dans une atmosphère de détresse sans appui, aux couleurs pourtant tendres, des bleus, des roses, des tons pastel très clairs qui tentent à leur façon de conjurer l’horreur. « Je crois que le monde a toujours été un enfer », dit Dado. On a beau essayer d’occulter « l’aléatoire atroce », l’horreur « ne finit pas, elle vient de nulle part et finit nulle part. C’est permanent ».
Ces figures qui sont le lieu de conjonction de l’animal, du végétal et du minéral, ou ces physionomies, qui ne sont qu’un cri d’absolu désespoir, ces chairs comme malaxées, gangrenées par un mal qui les broie, ces masses charnelles hagardes, exhibent au-dehors ce qu’elles sont au-dedans, à l’instar de Dado extirpant de son être ce qui le tenaille ou l’assiège. « Les personnages de mes tableaux sont vrais. Ils sont quelque part, ils sont dans le vide de mon atelier, je suis obligé de les extraire de ce vide, de la lumière. » Le dessin ou le tableau « arrive comme une maladie ». Alors, il lui faut, de toute urgence, traduire – sur un mode elliptique – la réalité des rapports de force qu’entretient la pensée avec des visions venues d’ailleurs. « C’est la réalité qui réapparaît mais dans le langage qui m’est propre. » Processus violent, douloureux, obsédant. « Je fais des versions que je sacrifie. J’appelle ça sacrifier parce que deux jours après, il n’y a plus de tableau, il est repeint. » La superposition, le recouvrement, caractérisent la démarche de Dado : ce qui fait que le tableau rayonne des dix tableaux précédents qui ont été effacés. Il ignore le bonheur de peindre d’un Matisse, par exemple. « Moi, c’est le malheur de peindre », même si le contact-combat avec le support et le matériau pictural relève d’un « rapport extrêmement sensuel et érotique ». Comme Michaux – qui fut l’un de ses amis, avec Bernard Réquichot, Dubuffet, Matta, Cioran, Claude Louis-Combet…, et qui lui confia ne pas aimer ses écrits – Dado affirme ne pas supporter ses travaux, « parce que c’est une peinture pathologique ».
À mille lieues de la fonction consolatrice de l’art – mais qui ose encore y croire ? –, c’est ce qui nous lie à la nuit des temps, au mal, à l’engeance des victimes et des bourreaux, que montre obstinément Dado. « Je travaille sur l’inavouable, pas sur l’illisible, mais sur l’irracontable. Dans mon esprit, une œuvre d’art ne peut pas se raconter verbalement. Car elle est déjà un langage. » Ce qui ne l’empêche pas d’aimer passionnément les mots et la littérature. Celle de l’Ancien Testament, de Kierkegaard, de Céline – « un auteur qui a su sublimer le dégoût de la vie » – de Barbey d’Aurevilly, de Flaubert, de Nabokov ou de Buffon, dont il a lu viscéralement l’Histoire naturelle avant de s’en inspirer. Il aurait aimé écrire mais s’en sait incapable. « Je suis infirme du verbe. C’est pourquoi je dessine à la plume. Je fais de la musique avec ma plume. » C’est que la musique est une autre de ses passions. De Haendel, il dit qu’il « remplace la nature tout entière : c’est le minéral, c’est la lumière, c’est la végétation sur les volcans d’Auvergne, un pied de nez à la lave et à la mort ».
Tel était Dado. Un hérétique investissant dans son seul instinct. Un descendant des bogomiles, ces prédécesseurs balkaniques de nos Cathares languedociens, des héritiers du manichéisme voyant le monde à travers l’éternel affrontement du principe créateur et du principe destructeur. Autrement dit, entre ce qui crie et gémit d’un côté, et ce qui exulte et chante de l’autre. Entre le Bien et le Mal, l’Amour et la Haine, la Lumière et la Nuit.

Richard Blin

Peindre debout, de Dado, édition établie et annotée par Amarante Szidon, préface d’Anne Tronche, L’Atelier contemporain, 288 pages, 25

Dado, entre genèse et apocalypse Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°179 , janvier 2017.
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