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Domaine étranger Maison de famille

février 2017 | Le Matricule des Anges n°180 | par Sophie Deltin

Grandeur et chute de l’Autriche-Hongrie à travers la saga d’une famille viennoise. Le grand roman injustement méconnu d’Ernst Lothar.

Mélodie : chronique d’une passion

Mélodie de Vienne : Roman d’une maison

Refléter le faste et le déclin de la maison impériale et royale des Habsbourg à travers l’histoire mouvementée d’une maison de la grande bourgeoisie viennoise, telle était l’idée du romancier et metteur en scène autrichien Ernst Lothar (1890-1974) lorsqu’après avoir fui son pays et s’être réfugié aux Etats-Unis en raison de ses origines juives, il écrivit Mélodie de Vienne afin, précisera-t-il, de témoigner de son « amour indéfectible pour l’Autriche », sa « foi inébranlable en son passé et en son avenir ». Au n°10 de la Seilerstätte, c’est là que vit la famille Alt – une vieille famille de facteurs de pianos qui n’aime rien tant que l’harmonie des gens bien nés et les convenances. On rapporte même que lors de l’inauguration de cette demeure, Mozart en personne, alors gravement malade, aurait joué La Flûte enchantée sur l’une des reliques de la famille – un pianoforte en bois de poirier – avant de mourir quelques semaines plus tard.
Au centre de cette dynastie, Franz l’un des petits-fils du fondateur, fait ériger un quatrième étage après avoir épousé Henriette Stein. Cette union ne reçoit guère les faveurs du reste de la famille Alt. Seraient-ce les origines juives d’Henriette, pourtant baptisée, qui la font considérer comme une intruse ? Craint-on l’effet corrupteur et décadent de l’esprit libéral qu’incarne cette fille d’un éminent professeur de droit public et d’une mère cantatrice ? De fait, le caractère sentimental et impulsif de cette grande séductrice qu’est Henriette sied mal avec le poids des codes et de la bienséance d’une maison qui place au-dessus de toute considération, l’honneur de la famille, la décence et la préservation de la tradition. Sans compter qu’Henriette a entretenu une folle passion avec le prince Rodolphe, l’archiduc et héritier de la couronne d’Autriche, lequel s’est suicidé le jour même de son mariage. Son audience extraordinaire auprès de l’empereur François-Joseph, ses aventures extra-conjugales autant que ses manquements à l’égard de ses enfants n’en finiront pas de faire jaser dans les salons. Tout en justesse et nuances, le roman offre un portrait intensément romanesque d’une femme éprise d’indépendance, qui paiera cher sa fantaisie et sa gaieté de vivre. Car « la vie, dira-t-elle avec cette fraîcheur d’esprit toute transgressive qui sera venue une vie durant se fracasser contre l’hypocrisie mortifère de la morale bourgeoise – et sans connaître son imminent et funeste sort, est la chose la plus inconséquente qui soit. Elle continue ».
Conçu comme une vaste fresque historique ondoyante et colorée, porté par un souffle qui ne se dément pas, Mélodie de Vienne revisite les soubresauts de la grande Histoire à travers les intrigues, les déchirements et les tragédies de la lignée Alt sur trois générations depuis les années 1880 jusqu’après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938. Dans cette célébration du mythe habsbourgeois, qui par-delà certaines facilités narratives, concède parfois aussi une forme de nostalgie de la Vienne millénaire, Ernst Lothar prend soin de gratter le vernis des illusions lyriques. Si la patrie de Grillparzer, de Stifter et Hofmannsthal, foyer de création artistique et de raffinement incontestable, est restituée avec une acuité captivante et un naturel irrésistible – Henriette écrit à Schnitzler, un de ses fils tente l’examen d’entrée de l’Académie des Beaux-Arts avec « un blanc-bec aux dents gâtées » du nom d’Hitler, avant de suivre les cours de Freud… –, le romancier ne se contente pas d’observer ses personnages jouer leur propre rôle ; il suggère l’impalpable fêlure à l’œuvre dans ce décor de valse et d’opérette, où les fonctions, costumes et coutumes prennent au fil du temps davantage l’allure de faux-semblants. Car des dissonances se laissent percevoir dans cette ambiance de sécurité parfaite, sous la pression croissante des minorités ethniques et des premières revendications ouvrières. Après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914 et la Première guerre mondiale, c’est une société désaccordée qu’il s’agit de mettre en scène, et au-delà l’humanité, dont l’harmonie et la cohésion supposément immuables sortent bel et bien saccagées fin 1918. Et tandis que l’impensable effondrement de l’Empire dévoile une « maison Autriche » exsangue et « mortellement humiliée », celle du 10 Seilerstätte tente encore, à coups d’aveuglements et de dénis, de préserver un ordre de plus en plus irréel et anachronique. Bientôt aboieront les premiers ordres nazis, la cave de la maison devenant l’abri clandestin de l’imprimerie qui servira à distribuer à Vienne les tracts du parti national-socialiste allemand, jusqu’à ce que l’exaltation belliqueuse finisse d’engloutir ce monde déjà à l’agonie…
Paru d’abord en 1944 à New York en langue anglaise, le roman d’Ernst Lothar resté jusqu’alors inédit en français, était tombé dans l’oubli. Derrière les images d’Epinal et les légendes héroïques, l’un de ses intérêts est de proposer une réflexion sur « les fondements de l’éternel autrichien », cette âme forgée dans la beauté, la tolérance et le progrès qu’incarne Hans, le fils préféré d’Henriette et personnage phare du roman, qui porte haut la conscience « que la seule minorité nationale pour laquelle il importait de lutter de toutes ses forces était celle des personnes humaines ».

Sophie Deltin

Mélodie de Vienne, roman d’une maison,
d’Ernst Lothar, traduit de l’allemand
(Autriche) par Elisabeth Landes, Liana Levi, 672 pages, 24

Maison de famille Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°180 , février 2017.
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