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Traduction Nathalie Castagné

avril 2017 | Le Matricule des Anges n°182

Rendez-vous à Positano, de Goliarda Sapienza

Rendez-vous à Positano

Je venais de m’immerger assez longuement dans les Carnets de Goliarda Sapienza (le premier volume et le tout début du second), quand, à la demande de Frédéric Martin, l’éditeur du Tripode, je les ai abandonnés pour Appuntamento a Positano. Le regard que j’avais jeté sur ce livre, le plus classique peut-être, le plus apollinien, de tous ceux de Goliarda – du moins est-ce là ce qu’une approche un peu superficielle, ou un peu rapide, me suggérait – suffisait à m’apprendre qu’une sorte de grand écart m’attendait entre ces deux productions d’un même auteur. Dans l’archipel que constitue l’œuvre de Goliarda Sapienza, Positano m’apparaissait comme une île singulière, et même si toutes le sont, plus que les autres, d’un caractère à part.
Ce sentiment ne s’est pas démenti, en même temps qu’au fur et à mesure que j’avançais dans le roman, ses correspondances avec L’Art de la joie, notamment, se révélaient avec éclat. Cependant, je dirais qu’au départ, ce que j’ai entendu, et que je me suis donc efforcée de rendre, c’est une fluidité inhabituelle chez Goliarda, qui souvent d’ailleurs facilitait l’exercice de la traduction : comme une route où ne surgissent pas trop de brusques obstacles, sur lesquels je butais parfois – mais avec lesquels je jouais – dans la plupart de ses écrits. Cette fluidité, cette beauté d’un style apaisé, avant les ressurgissements du lyrisme, cela étant, plaçait la barre haut, à certains moments ; et pour commencer, devant la première phrase en italien du roman, ce merveilleux incipit qui nous fait littéralement entrer dans le livre, et dans Positano, sur les pas de celle, sans nom encore, qui apparaît comme la déesse du lieu, j’avoue avoir un peu tremblé. L’harmonie de la langue se surajoutant à la force, simple et là encore singulière, de l’évocation visuelle. Il fallait tenir le fil harmonique qui se déploie de la première image projetée en gros plan de l’inconnue bientôt protagoniste du livre, à la première image de crique de Positano, en passant (dans la foulée, qui est ici le pas majestueux de pieds nus, sur fond de mer et de barque tirée au sec) par l’évocation de quelques-uns des habitants, que nous allons très vite rencontrer, de ce village encore presque intact de la Costiera – la Côte amalfitaine.
L’autre figure essentielle du livre est là, et peut-être, comme jamais dans l’œuvre de Goliarda Sapienza, son autre raison d’écrire ce roman : en plus de prolonger la vie d’Erica, ou de lui rendre vie, ressusciter sa Shangri-La amalfitaine, telle qu’elle fut à la fin des années quarante, se retrouver dans ce lieu d’élection. Ce rendez-vous à Positano est aussi, et à égalité, un rendez-vous avec Positano. Dans des fulgurances, à travers détails ou évocations, dans ses autres livres, Goliarda a su nous rendre extraordinairement présentes et sensibles sa Sicile natale et Rome. Mais jamais comme ici je n’avais senti ce désir de se replonger dans un lieu et de le dire aussi complètement et pleinement que possible. Ici, ce que découvre et nous découvre le regard de Goliarda, c’est un monde d’avant la chute, où tout entre en résonance dans sa diversité, propos, surnoms des merveilleux Positaniens, parfums, architectures, mer sereine, brusques tempêtes, autour d’un être de toute beauté, et cette écriture portée par l’enchantement – non sans un zeste de terrible sans quoi il n’est pas de suprême beauté – porte à son tour le traducteur dans les volutes de ses images et digressions soudaines, constamment habitées.
Tout lieu d’enchantement peut devenir un lieu de terreur – très tôt, Goliarda, dans la maison-bunker d’Erica creusée dans la roche, la fantasme en meurtrière. Mais surtout, dans cette harmonie rare où nous plongeons, il y a une brèche : celle, déjà, qui coupe la montagne, ouvrant la route à un monde dévastateur, loin du refuge d’un lieu préservé. À quoi répond la fracture du livre, la grande brèche du récit d’Erica, basculement dans une confession linéaire, et dans une réalité d’où le terrible n’est pas absent, mais se retrouve, parce que quelque chose de sordide s’y mêle, terni et dévalué. De ce centre de son roman, Goliarda se retire soudain. Et la traductrice, arrachée à son univers fait d’aspérités, d’incandescence, d’audaces stylistiques et narratives, de puissance d’incarnation, en a été troublée. Oui, chose singulière, la parole est ici largement laissée à une autre (pourtant parfois clairement porte-parole aussi). Et la figure de cette Erica, effectivement meurtrière – et en cela, sœur de la Modesta de L’Art de la joie, comme elle l’était aussi, souveraine au cœur des éléments déchaînés –, mais démythifiée, – femme d’affaires, liée à des personnages suspects –, n’a cessé de susciter en moi des interrogations, jusqu’à ce que le suicide, tentation de Goliarda trouvant ici un écho tragique mais peut-être aussi salvateur, ne la transfigure à nouveau : plus politique peut-être qu’elle-même ne le pensait, après avoir chanté le choc et l’émerveillement de la beauté, Goliarda Sapienza ne dénoncerait-elle pas à travers son histoire (ou ce qu’elle a construit à partir d’éléments d’existences diverses) la déchéance de l’Italie ? Cette femme superbe et blessée ne serait pas alors seulement la divinité secrète de Positano, mais l’image double du pays tout entier.
Et ce livre, double lui aussi, nous fait passer d’un poème ébloui à la mise en accusation du monde tel qu’il devient.

*Outre Goliarda Sapienza, Nathalie Castagné a traduit entre autres Dacia Maraini, Giorgio Vigolo, Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Rendez-vous à Positano est publié aux éditions Le Tripode.

Nathalie Castagné
Le Matricule des Anges n°182 , avril 2017.
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