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Domaine étranger Un coup de sifflet dans la nuit

septembre 2017 | Le Matricule des Anges n°186 | par Camille Cloarec

Derrière la disparition d’un enfant, c’est toute une société nigériane malade et corrompue que dénonce Jowhor Ile.

Avenue Yakubu, des années plus tard

Les événements surviennent en série. » Ainsi en est-il des épisodes qui ont remué le Nigeria dans les années 90, alors que le pays était en proie à la guerre civile. Avenue Yakubu, des années plus tard nous raconte le quotidien d’une famille de trois enfants, confrontée à la disparition soudaine et inexpliquée de l’aîné. Absence qui, telle un « point d’interrogation, resterait en suspens au-dessus du chapitre de leurs vies, sans jamais savoir où se placer ». Jowhor Ile s’empare de ce fait divers bien trop répandu à l’époque et le dissèque avec une minutie scientifique. Qu’est-ce que la disparition d’un enfant ? Les différentes phases de ce simple constat (Paul n’est pas rentré à la maison) se déroulent, implacables. La première réaction est confiante et aveugle, car il est encore impossible d’envisager le pire. Bendic, le père, s’exprime tout d’abord « comme s’il avait placé Paul pour la nuit dans un lieu sûr d’où il ne manquerait pas de le faire sortir au matin ». Cependant, les journées passent et Paul n’est toujours pas là. L’espoir peu à peu s’atténue, et la vérité, quelle qu’elle soit, apparaît sous son jour le plus dramatique. Des émotions contradictoires secouent ses proches : « de même que le balancier de la pendule au mur du salon, ils oscillaient d’un extrême à l’autre, de la terreur à l’espoir, mais maintenaient généralement l’équilibre. »
Et, en contrepoint du drame et de ses conséquences, se dresse le portrait du disparu. Les souvenirs d’enfance, de jeux partagés et de disputes, se mêlent au désespoir brut de la vie sans lui. Discontinu, affectueux, le récit suit le point de vue du narrateur, le plus jeune frère, Ajie. Son admiration pour Paul, entre respect et jalousie, habite ses anecdotes. Autant de petits détails, inoffensifs, qui conduisent inévitablement à la date fatidique : « et Paul était là, en short et maillot de corps, avec une coupe de cheveux à la Carl Lewis qui aurait eu besoin d’être rafraîchie, en ce jour où il allait finalement disparaître  ». La naïveté et l’espoir qu’exprime la voix d’Ajie se muent peu à peu en maturité précoce. Grandi au cœur d’une telle tragédie, le petit enfant qu’il était témoigne de l’écroulement de ses parents et de l’injustice monumentale du destin.
Jowhor Ile choisit de bâtir son intrigue dans une famille cultivée et aisée de Port Harcourt. Bendic, le père, est juriste tandis que Ma, la mère, est professeure de biologie. La modernité (la radio et la télévision sont souvent allumées, Paul s’apprête à rentrer à l’université) prend le pas sur la tradition, néanmoins présente sous la forme de contes et de légendes (les histoires orales de l’ancêtre Okposi, le passage biblique d’Isaac et d’Abraham). Comme Chigozie Obioma l’avait fait avec Les Pêcheurs (L’Olivier, 2016), l’auteur saisit son pays dans une période charnière : celle de la dictature. La disparition de Paul est une goutte microscopique dans le vaste système de corruption nigérian. Les policiers du gouvernement, dirigés par le bien nommé « Chope-tout », battent à mort les étudiants dans les rues. Des avions aux passagers politiquement connus chutent sans raison. C’est donc tout un réseau d’agissements malsains que dénonce le roman. Car si le flou demeure quant à la fin de Paul, une certitude s’annonce avec de plus en plus de clarté, devant « le brusque renoncement, comme si quelque chose ne cadrait pas », des interlocuteurs : l’État n’est pas innocent. Et, trop vite, le drame devient un sujet tabou qui, « tel l’effluve renfermé d’un placard rarement ouvert », est étouffé bien qu’omniprésent. Jusqu’à ce que cette attente muette violemment se brise, plus de dix ans après les faits, et qu’Ajie ressente « une flambée de rage dans sa poitrine », Paul ne sera qu’un fantôme péniblement mentionné.
Avec finesse, Jowhor Ile s’empare donc de ce détail de l’Histoire et en fait le symbole d’un régime politique décadent. Derrière Bendic, Ma, Bibi et Ajie, il donne la parole à ces innombrables familles privées d’un proche, incapables de faire leurs deuils. Puisant dans le passé commun, le roman s’attarde sur l’instant de basculement entre la norme et le malheur. La plupart des épisodes qu’il narre se déroulent « avant que la vie normale, tel un illusionniste, fasse une courbette, caresse du doigt le sable, puis disparaisse, si bien qu’il était difficile d’imaginer qu’elle avait existé un jour ». L’auteur démontre ainsi avec force le cataclysme que créent les erreurs policières dans le quotidien de simples citoyens. L’écriture, tendre, innocente, contraste terriblement avec l’horreur froide de l’événement, et dénonce avec une virulence aiguë l’injustice dont tous sont victimes. Un son difficilement supportable, comme celui de l’absence, qui « en viendrait à retentir, stridente et impitoyable, comme un coup de sifflet dans la nuit ».

Camille Cloarec

Avenue Yakubu, des années plus tard,
de Jowhor Ile, traduit de l’anglais
(Nigeria) par Catherine Richard-Mas, Christian Bourgois, 304 pages, 20

Un coup de sifflet dans la nuit Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°186 , septembre 2017.
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