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Domaine français Reprendre le large

octobre 2017 | Le Matricule des Anges n°187 | par Jean Laurenti

Mêlant comme toujours destinées individuelles et convulsions du monde d’hier et d’aujourd’hui, Patrick Deville se penche cette fois sur son histoire familiale. un roman parmi ses plus aboutis.

On est accoutumé, quand on a fréquenté un peu les livres de Patrick Deville, à y suivre la trace de voyageurs aux semelles de vent. Un narrateur, dont on devine qu’il lui prête sinon ses traits du moins ses questionnements et ses obsessions, nous entraîne avec lui sur les pas d’un explorateur, d’un savant, d’un aventurier, d’un écrivain ou encore d’un révolutionnaire. Existences saisies dans les soubresauts de l’Histoire et apparaissant dans la succession des livres comme la diffraction d’un même mystère, échappant finalement à toute tentative d’élucidation. Y compris après qu’on en aura approché au plus près le cœur palpitant ou qu’en vertu des pouvoirs que la littérature accorde, on aura le sentiment d’avoir fraternisé avec ces êtres solitaires.
Le livre qui paraît aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de ceux que Patrick Deville publie depuis maintenant trente ans mais marque aussi un net infléchissement. L’ivresse géographique s’y redouble toujours de plongées dans les strates du passé, tissant une trame qui efface les frontières entre les lieux et entre les époques. Si la présence de l’auteur lui-même n’était jusqu’ici que furtivement repérable dans tel ou tel de ses romans, c’est cette fois vers lui que convergent les fils de la trame que tisse Taba-Taba. Patrick Deville ne s’est pas pour autant départi de sa pudeur et de ses réticences à la mise en scène de soi. Le lieu central du livre est certes bien celui où il est né et a grandi, l’hôpital psychiatrique installé dans l’ancien lazaret de Mindin en face de Saint-Nazaire, là où les eaux de la Loire rejoignent l’océan Atlantique. Point de départ et d’arrivée, cet établissement qu’a dirigé son père – cadre hospitalier, metteur en scène de théâtre, comédien, chanteur baryton – est à la fois enclos dans ses hauts murs et tourné vers l’immensité de l’océan, autant dire celle du monde que le futur écrivain nourrira très tôt le projet d’arpenter en tous sens. Peut-être parce que son existence a d’abord connu une immobilité forcée : à l’âge où les enfants s’enthousiasment pour les possibilités qu’offre la bipédie, il doit subir une redoutable opération chirurgicale qui le clouera sur un lit d’hôpital et nécessitera un délicat réapprentissage de la marche. Ce sera alors le temps d’un long compagnonnage avec un pensionnaire dément du lazaret. Le petit garçon convalescent observera l’adulte privé de mémoire, de nom et de raison, cherchant à imiter son balancement psychotique rythmant la scansion régulière du seul groupe de syllabes qu’il l’ait jamais entendu prononcer, « Taba-Taba ». Pour l’enfant aux aguets ce sera la matrice des premiers alexandrins et cinquante ans plus tard le motif impérieux d’un voyage qu’après tant d’autres il lui faudra accomplir.
C’est là une entrée possible dans le livre mais ce dernier en propose d’autres. Taba-Taba est bien l’histoire d’une généalogie, au terme de laquelle on trouve l’auteur aux prises avec son « hypermnésie » et la nécessité qu’il éprouve d’établir des ponts entre les préoccupations individuelles et la grande marche du monde. Tout cela s’agence en un impressionnant montage parallèle où l’érudition, comme toujours chez Deville, se fond dans le geste poétique.
L’enchaînement des événements qui finit par constituer un récit familial en révèle dans le même temps le caractère aléatoire. Il aurait suffi d’un rien pour que ce qui est n’ait pas été. La mitrailleuse d’un Stuka au printemps 1940 pointée sur tel groupe de fuyards plutôt que sur tel autre. Ou encore, bien des années plus tard, un pneu qui n’aurait pas crevé dans un village de Bretagne et soudain plus de petit garçon à naître de la rencontre amoureuse que l’incident mineur aura permise. Et puis la tante « Monne », la sœur de « Loulou », le père de l’auteur, aurait pu être une gardienne moins scrupuleuse des « archives de quatre générations jusqu’aux notes de gaz, aux cahiers d’école, pendant les trois dernières guerres que la France avait connues. » C’est la redécouverte en 2013, après la mort de la vieille dame, de « trois mètres cubes » de documents, de reliques et de « munitions de guerre non percutées » qui sera le déclencheur de ce livre dont on ne doit pas perdre de vue qu’il est aussi un roman tout entier habité par la pensée de l’enfance, celle de l’auteur comme celle de la succession des pères et des mères qu’il fait revivre, orphelins aux prises avec l’Histoire. Un livre qui commence à s’écrire dans les plis de la robe blanche d’une petite fille de 4 ans venue d’Égypte, une image aux accents rimbaldiens : sur le bateau qui en 1862 l’amène en France, celle qui un jour sera l’aïeule, « toute à l’allégresse de son voyage, insoucieuse des batailles, glisse au-dessus des squelettes et des noyés à reculons »
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Jean Laurenti

Taba-Taba, de Patrick Deville
Seuil, 433 pages, 20

Reprendre le large Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°187 , octobre 2017.
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