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Essais Ce que raconter veut dire

novembre 2017 | Le Matricule des Anges n°188 | par Thierry Cecille

Poursuivant son enquête sur le « partage du sensible », Jacques Rancière explore les voies et voix de la littérature, et le savoir profond qu’elle délivre.

Les Bords de la fiction

Qu’est-ce au juste que ce curieux récit, Les Anneaux de Saturne de Sebald, qui se donne comme un compte-rendu de voyage en même temps qu’une enquête historique sur certains vestiges du progrès et de la destruction ? Une « topographie de la mémoire qui est aussi bien une topographie de la fiction  » ? Que perçoit Baudelaire dans ces « yeux des pauvres  » qui, dans le poème du Spleen de Paris, fixent avec fascination les merveilles neuves et inaccessibles des grands boulevards haussmanniens ? Le « simple malheur d’une vie qui n’est rien » ? Comment définir ce «  moment quelconque  » qui peu à peu prend sa place dans les longues et lentes descriptions de Madame Bovary ou des romans de Virginia Woolf ? C’est peut-être ainsi que l’ennui fait son entrée dans la littérature : « un mode d’être inédit du temps : un tissu temporel dont les rythmes ne sont plus définis par les buts projetés, des actions qui cherchent à les accomplir et des obstacles qui les retardent mais par des corps qui se déplacent au rythme des heures, des mains qui effacent la buée des vitres pour regarder la pluie tomber, des têtes qui s’appuient, des bras qui retombent (…)  »
Jacques Rancière pense donc ici à nouveaux frais la question de cette réalité que la littérature prend en charge, dépeint et analyse en même temps qu’elle la (re)crée. C’est bien de la problématique du réalisme qu’il s’agit, autrefois creusée par Georg Lukács aussi bien que par Erich Auerbach dans cet ouvrage fondamental que demeure Mimesis. Ainsi que Rancière l’explique dans une introduction quelque peu ardue mais essentielle, c’est à partir d’un détour qui peut sembler surprenant par la réflexion d’Aristote sur la tragédie que commence cette sorte d’enquête. Si la rationalité propre à la tragédie a pour but d’expliquer par un « enchaînement de causes et d’effets  » le malheur qui advient au héros, il faut remarquer, précisément, qu’elle ne concerne que de tels héros, c’est-à-dire « ceux qui agissent et attendent quelque chose de leur action ». Qu’en est-il alors de «  la masse des êtres et des situations  » qui ne peuvent prétendre à la dignité tragique ? Si le roman est un tard-venu dans la famille des genres littéraires, s’il est demeuré comme la case vide dans certaines cultures, c’est qu’il obéit à une sorte de retournement, ou de révolution : il invente une autre rationalité, qui passe par une autre logique des faits et une autre forme d’attention au réel. C’est bien un sensible propre que la fiction (surtout romanesque) fait alors partager au lecteur – et l’on voit comment cet essai s’inscrit dans la réflexion que poursuit depuis longtemps déjà Rancière sur les voies de la démocratie, aussi bien esthétique (dans le sens profond qu’il donne à ce terme) que politique.
Que le lecteur cependant se rassure : les pages proprement théoriques sont assez rares dans ces chapitres qui, par leur précision, leur méticuleuse exploration, respectent la singularité des œuvres étudiées, font entendre leurs voix particulières – et nous donnent l’envie de nous y (re)plonger. Nous relirons par exemple Le Bruit et la Fureur de Faulkner pour y entendre « la parole du muet  », ou comment le monologue de Benjy « évoque ces dramaturgies de la politique où les êtres tenus pour muets prennent voix non pas seulement pour dire leur souffrance mais pour affirmer leur capacité de parler – et de parler sur la justice  ». Tout aussi actuelle, urgente malheureusement, est la tentative de Conrad : dans L’Agent secret comme dans Sous les yeux de l’Occident, il doit raconter les actions et expliquer les motivations de terroristes qui par idéal se vouent à la mort. Mais Conrad, affirme Rancière, ne parvenant pas à « imaginer  » ces personnages trop éloignés de lui, « peut seulement les inventer, c’est-à-dire aussi les haïr  ». Même le roman, alors, échoue : « Le vraisemblable inventé est devenu le contraire du nécessaire qui, lui, ne s’invente pas car il est l’essence commune de la vie et des rêves. Il est devenu l’inimaginable  ».

Thierry Cecille

Les Bords de la fiction, de Jacques Rancière
Le Seuil, 194 pages, 21

Ce que raconter veut dire Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°188 , novembre 2017.
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