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Domaine étranger L’Olympe des sans-lois

novembre 2017 | Le Matricule des Anges n°188 | par Camille Cloarec

Avec deux textes à charge, le journaliste et écrivain Giosuè Calaciura s’attaque à l’Italie dans ce qu’elle a de plus ancestral et sacré.

Urbi et Orbi (suivi de) Malacarne

La mafia. Le Vatican. C’est peu dire que Giosuè Calaciura s’empare de sujets brûlants, voire bouillants. La première face de ce double roman décrit l’entourage peu recommandable d’un « pape ankylosé que les médecins avaient réglé sur le geste simple de la bénédiction urbi et orbi », tandis que la seconde se déporte du côté des Malacarne, petits gangsters mafieux du sud du pays. Choquants, violents, impitoyables, ces deux récits résonnent aujourd’hui avec une force scandaleuse.
Paru en 2006 en Italie, Ubi et Orbi suit donc l’itinéraire tortueux de jeunes ecclésiastiques au sein de la curie papale, « portés sur des affaires temporelles exemptes de toute transcendance ». Machinations, falsifications, corruption : tel est leur credo. Ne pensant qu’à leur profit personnel, ils regardent, de loin, évoluer un pape aux allures de vieillard incontinent. Sa « bénédiction semblable à un gargarisme », sa « langue impotente », sa mollesse globale, tout concourt à faire de sa mort un événement proche, qu’il est même possible de précipiter. L’évocation du saint homme, dont les origines slaves ne peuvent manquer de rappeler Jean-Paul II, est rabaissée à celle d’un vulgaire objet de profit. Ses chers enfants de chœur lui administrent massivement des médicaments, le laissent attendre dans les courants d’air, et sabotent les comptes du Vatican. « Ce n’était pas seulement de la malfaisance. Il y avait aussi la perversion du jeu, une malignité de bonne de curé », se justifient-ils, grisés par les potentiels malsains d’une telle situation.
Les héros de Malacarne, publié en Italie en 1998 et traduit par les Allusifs en 2007, sont tout aussi répugnants. Guidés par une « confluence meurtrière  » vers les assassinats, les viols et les vols « à l’échelle industrielle », ces derniers ne connaissent aucun répit. Leur monde est gouverné par la drogue et l’argent, qui valent bien plus que toutes ces centaines de vies qu’ils arrachent. Leur cruauté ne connaît pas la pitié. Comme des bêtes sauvages, ils déciment des générations entières, selon un « carnage » artistiquement orchestré. C’est une sorte d’extermination à la palermitaine, qui se précipite avec fulgurance vers l’autodestruction.
Le propos de Calaciura puise sa force dans une narration puissante, qui s’exprime au nom d’un « nous » mystérieux. Aucun nom précis n’est évoqué nulle part. Seule demeure la parole, au discours direct, de ces malfrats et de ces profanateurs, qui s’adressent à un interlocuteur aux contours indéfinis. La litanie que les Malacarne déversent face à un « monsieur le juge » scandé à multiples reprises, dans une tentative vaine d’apitoiement, est un parfait contrepoint au récit d’Ubi et Orbi, lequel convoque la confession ou encore le pardon divin. Cette modalité de narration, en libérant la parole des intéressés, prend directement à partie les lecteurs, qui se retrouvent aux prises avec la saleté de l’Église et les crucifixions vengeresses. « Nous n’étions plus rien, monsieur le juge », répètent à chaque chapitre les assassins, comme pour excuser leurs meurtres, qui n’étaient rien d’autre qu’une manière d’exister. Quant aux enfants de chœur, ils s’expriment dans une langue précieuse, où apparaissent des mots tels que « sénescence » ou encore « gabegie », le tout conjugué au passé simple. Le contraste entre l’horreur des propos et l’expression, d’une fluidité harmonieuse, produit un effet terrible.
Derrière ces monologues, qui convergent tous deux vers une fin que l’on devine apocalyptique, l’auteur bâtit une réflexion sans concession sur la mafia et la corruption vaticane. Si le pape est à présent mou et gâteux, il fut également un homme pétri d’idéaux, proche de la sainteté. Et, parfois, lorsque sa vocation se réveille, « il était pris d’une mélancolie de vieillard seul et transi à cause du temps qui s’enfuit, de toutes les bonnes nouvelles jamais prononcées, du corps du Christ endormi dans l’ostensoir ». Ce sont donc l’âge du représentant de la chrétienté et l’avidité de son entourage qui sont pointés du doigt, bien plus que la personnalité du pape elle-même. De même, la mafia est abordée dans toute sa complexité, laquelle brasse l’omerta, la complaisance des puissants et l’économie souterraine, entre autres. L’ammazzatina, ce « massacre réglementaire selon les formes usuelles du décorum funèbre », s’étend à des généalogies entières, tant le système avec ses règles et ses lois est devenu une norme.
Ce que dénonce avec brutalité Giosuè Calaciura touche l’Italie au cœur. Comme le souligne l’emploi de la première personne du pluriel, chacun est responsable du désastre actuel, directement ou indirectement. Puisqu’il est impossible de préserver une quelconque innocence dans ce « monde préhistorique au cœur du monde de la modernité ».
Camille Cloarec

Urbi et Orbi / Malacarne, de Giosuè
Calaciura
préface de Jérôme Ferrari,
traduit de l’italien par Lise Chapuis,
Notabilia, 420 pages, 23

L’Olympe des sans-lois Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°188 , novembre 2017.
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