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Domaine étranger Des soleils rouges

janvier 2018 | Le Matricule des Anges n°189 | par Blandine Rinkel

Solaire, crue et troublée, l’écriture de Maggie Nelson décrit sans artifices la mort, la naissance et l’amour, comme si c’était la première fois.

Il arrive, et c’est chaque fois un événement, qu’un livre réponde à des questions qu’on n’osait pas, ou qu’on ne savait pas, se poser. Par manque d’articulation ou de courage, un peu des deux sans doute. Les livres de Maggie Nelson ont ce pouvoir : ils vous révèlent ce que vous ne saviez pas que vous vous cachiez. Avec une précision et une honnêteté rares, son écriture explore le trouble des genres et l’unicité de certains instants, comme celui où le crâne d’un nouveau-né apparaît à travers la faille d’un vagin.
Dans Les Argonautes, c’est à partir du récit de son couple avec Harry Dodge – née Wendy, devenue Harriet puis Harry, un transgenre donc – que Maggie Nelson, enseignante en queer studies au California Institute of the arts et nouvelle voix de la non-fiction adulée aux États-Unis, déflore des interrogations sur la sexualité, les modèles amoureux et «  le mystère de la fabrication d’un corps par un autre  ». Comment nommer votre sexualité quand la personne avec qui vous vivez ne se définit ni tout à fait comme homme ni exactement comme femme ? Et quelles sont les implications politiques de cette union ? Les implications familiales ? Aurez-vous un enfant ?
Car au moment où Harry change de corps, à coups de testostérone et de mastectomie, Maggie de son côté souhaite enfler : après inséminations et ovulations diverses, elle tombe enceinte et nous décrira sa grossesse jusqu’à son terme exact : quand l’enfant est expulsé en même temps que la mère défèque. Observation crue et toutefois exacte, comme Maggie en a l’art. « Les organes génitaux de tout acabit sont souvent visqueux, pendants et répulsifs. Ça fait partie de leur charme » écrira-t-elle ailleurs. L’impureté n’est pas pour effrayer Maggie. Les corps et leurs aspérités la réjouissent, elle dont le dernier ouvrage débute ainsi : « Les mots “Je t’aime” me viennent comme une incantation la première fois que tu m’encules, ma face écrasée contre le sol en ciment ».
Aussi féminine que virile, Maggie Nelson n’a pas l’habitude d’épargner son lecteur : si les choses existent, il faut qu’elles soient dites, « avec dédramatisation mais sans déni ». « Écrivez donc les choses que vous avez vues, et celles qui sont, et celles qui doivent arriver ensuite », formulait-elle dans son précédent livre, Une partie rouge, enquête inopinément traduite en français par Julia Deck où Maggie retraçait le procès de Leiterman, assassin présumé de sa tante, Jane Mixer, tuée en 1969 dans le Michigan. Descriptions cliniques des photographies du cadavre, des visa- ges familiaux au tribunal, de la mélancolie grise des journées d’audience à Ann Arbor, aucun détail n’était laissé au hasard. Maggie va piocher dans ses ruptures passées, le souvenir du deuil de son père ou les livres de James Ellroy pour donner sens à ce qui n’en aura jamais assez : la persistance des fantômes dans nos vies. « Des parties rouges.  »
C’est avec une méthode d’écriture tout aussi kaléidoscopique que, dans Les Argonautes, elle enquête sur le trouble dans le genre. Trouble des gender, oui, mais aussi hybridation des genres littéraires. À la lisière de l’essai et de la poésie, les livres de Maggie Nelson empruntent également à l’autofiction voire à la théorie universitaire, s’appuyant en vrac, et en toute transparence – les noms sont inscrits dans la marge pour s’épargner la lourdeur d’un appareil critique en fin de recueil, comme le faisait Roland Barthes – sur Judith Butler, Jonathan Franzen et Monique Wittig, Joan Didion ou Peter Handke pour penser. Et vivre. Car chez Maggie Nelson – que la fiction effraie et se situe aux antipodes de « l’art pour l’art » – il ne s’agit jamais, avec l’écriture, que de vivre encore et différemment, non pour résoudre l’existence, mais pour la formuler, lui rendre justesse. Décrire le désir paroxystique qu’un corps peut éprouver pour un autre au moment où ce dernier, colosse fragile, est couvert de bandages post-opératoires. Décortiquer la douleur d’une rupture sans l’altérer, ce moment où l’on se roule en boule sur le carrelage d’une cuisine convaincu que la tristesse durera toujours. Ou bien peindre, précautionneusement, le spasme des yeux d’un mourant au moment du dernier souffle – ainsi le retenir à jamais.
Blandine Rinkel

Les Argonautes, de Maggie Nelson, traduit de l’américain par Jean-Michel Théroux, Éditions du sous-sol, 235 pages, 19,50 . Également chez le même éditeur, Une partie rouge, traduit de l’américain par Julia Deck, 213 pages, 22

Des soleils rouges Par Blandine Rinkel
Le Matricule des Anges n°189 , janvier 2018.
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