La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine étranger Éclats d’Inde

janvier 2018 | Le Matricule des Anges n°189 | par Thierry Guinhut

Vingt ans après, Arundhati Roy retrouve le terrain de la fiction, où couvent les feux de l’actualité.

Le Ministère du bonheur suprême

C’est avec Le Dieu des petits riens que l’Indienne Arundhati Roy révéla son talent en 1997, aussitôt récompensé par le Booker Prize. Ce roman brillant fut suivi par une carrière d’essayiste engagée, contre le capitalisme, contre le nationalisme hindou et en faveur de la cause écologiste ; le lecteur se résolut à devoir préférer l’un ou l’autre engagement. Il est heureux qu’elle retrouve vingt ans plus tard le territoire de la fiction.
Intrigant, généreux, tel apparaît Le Ministère du bonheur suprême ; car cet océan d’histoires est une somme, peuplée d’une abondance de personnages, reflétant la mosaïque ethnique, culturelle et religieuse de l’Inde moderne, issue de la partition, « tranchant la carotide de Dieu le long d’une nouvelle frontière entre l’Inde et le Pakistan », ce qui est une belle formule.
Suivant la destinée d’Anjum, nous voici parmi les Hijras, ces homme-femmes, eunuques et autres transgenres, confinés dans un quartier réservé, à New-Delhi. Qu’elles soient musulmanes ou hindouistes, leur sort est à la fois sacré et méprisable. Hermaphrodite rejeté par ses parents, elle est une prostituée qui se fait transsexuelle, quittant sa masculinité, mais aussi la jouissance. Anjum a un « seul amour » : une enfant trouvée qu’elle adopte.
On suit également Tilo, un architecte qui découvrit le sens de sa vie en devenant activiste politique ; et peut-être est-il l’alter ego de notre essayiste. De surcroît le sens du romanesque ne se fait pas faute d’oublier lui accoler trois hommes amoureux. Tilo et Anjum fondent le « ministère du bonheur suprême » près d’un cimetière, avec piscine, zoo, école « pour le Peuple ». On croise des personnages hauts en couleur, on bute sur le docteur Azad qui jeûne pour la cause révolutionnaire, on entend l’écho de l’explosion de l’usine de pesticides de Bhopal, du 11-Septembre et de la guerre en Afghanistan…
Car à ces destinées individuelles s’ajoute celle du continent indien tout entier : Tilo devient « peu à peu tout le monde » et « peu à peu tout ». Au cours d’un voyage, notre héroïne, ou anti-héroïne, se trouve mêlée à un massacre de pèlerins hindous et à la répression gouvernementale sanglante contre les musulmans. Le Cachemire et ses vallées sublimes sont alors le nouveau théâtre des opérations, tiraillé entre les velléités d’indépendance et les grandes puissances qui l’oppriment. Le bruit et la fureur des nationalismes et des fanatismes religieux résonnent. Reste que l’abondance des péripéties n’entraîne pas toujours l’adhésion du lecteur, faute peut-être de suspense.
L’univers mis en œuvre par Arundathi Roy est fourmillant, truculent, souvent sordide, sensuel et brutal, vigoureusement réaliste, et tenaillé par une palette d’émotions considérable : douleur, compassion, joies fugaces… Il est accusé par une écriture fouillée, attentive, coruscante. Si elle écrit en anglais, cette langue qui chapeaute les centaines de langues et dialectes indiens, elle sait autant briller par la couleur locale qu’en rendant ses personnages, dont Anjum, très attachants.
Le risque, de la part d’une auteure aux convictions politiques affirmées, est de se confier à un manichéisme que d’aucuns trouveront dommageable. Le parti au pouvoir et ses « brutes  » sont les « défenseurs de la foi hindoue », quand les musulmans ne sont que victimes. L’utile dénonciation sociale assène une réflexion géopolitique qui frôle le prêchi-prêcha, handicapant les ressorts de la fiction. Au point de nous interroger : nous fait-elle le plaisir d’un roman qui ne soit pas lourdement à thèse ? Le souffle de la romancière nous pousse à nous demander s’il faut la comparer à Faulkner, à García Márquez, à Dickens ou à Salman Rushdie. Si elle a probablement lu et relu ses illustres devanciers, en son roman de société ses yeux d’Argus savent voir parmi toutes les facettes de l’Inde, mais plus encore de l’humanité, quoique de manière trop partisane.

Thierry Guinhut

Le Ministère du bonheur suprême, d’Arundhati Roy, traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit, Gallimard,
538 pages, 24

Éclats d’Inde Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°189 , janvier 2018.
LMDA papier n°189
6.50 €
LMDA PDF n°189
4.00 €