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Domaine étranger Il n’en revint que trois

janvier 2018 | Le Matricule des Anges n°189 | par Yann Fastier

Il n’en revint que trois

On n’est jamais tranquille. Oubliée de tous sauf de Pierre Loti, l’Islande coule des jours paisibles quand la guerre, soudain, vient lui donner une importance stratégique insoupçonnée. Les Américains en font une base avancée et déversent sur elle l’habituelle flopée de cochonneries qui font les Trente Glorieuses. L’Islande profite, elle devient grasse et se laisse aller à son avidité latente. Voilà pour résumer le propos sous-jacent du dernier roman de Guðbergur Bergsson, 85 ans aux prunes et témoin direct de la métamorphose. Le Gamin, ce pourrait être lui, invité sporadique d’une ferme isolée dont il finira par hériter pour en faire un hôtel de luxe, à l’image d’un pays gagné tout entier par la cupidité. Réceptacles involontaires d’une Histoire qui leur parvient par bribes, ses habitants ne sont néanmoins pas des victimes : nulle nostalgie pour un hypothétique ordre ancien chez Bergsson, dont le regard affûté n’épargne pas plus ses compatriotes que leurs visiteurs maladroitement intrusifs. La simplicité rustique que leur prêtent deux jeunes britanniques enthousiastes, la Vieille femme et son mari, les deux Gamines ou bien le Fils chasseur de renards n’en font pas vertu et la jettent allègrement aux orties contre un emploi subalterne chez les Américains ou le privilège de fouiller leurs décharges. De même, pour de l’argent, trahit-on sans trop de scrupules l’Allemand que l’on cachait pour rien. Cet esprit de lucre, il appartiendra à un étranger de passage de le déceler au cœur même des sagas qui fondent la culture islandaise et pour lesquelles il n’est nul crime qui ne puisse faire l’objet de compensations financières, selon une conception éminemment négociable de l’honneur. Pour être nuancée par un ton plutôt bonhomme, la charge n’en est pas moins cruelle et l’on se demande comment le livre fut reçu dans son pays d’origine, auquel l’auteur renvoie volontiers l’image d’un vieillard incontinent, éternellement vautré sur le canapé du salon.
Yann Fastier

Il n’en revint que trois de Guðbergur Bergsson
Traduit de l’islandais par Éric Boury, Métailié, 206 pages, 18

Le Matricule des Anges n°189 , janvier 2018.
LMDA papier n°189
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