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Traduction Catherine Fagnot

mars 2018 | Le Matricule des Anges n°191

Délai de grâce, d’Adelheid Duvanel

Qu’est-ce que c’est ? Je me souviens de la stupeur qui a été la mienne lorsque j’ai découvert, tout à fait par hasard, un étrange petit texte d’Adelheid Duvanel intitulé « Die Katze », « Le chat ». Il y était question d’une jeune femme dont on apprenait que non seulement elle avait avalé son père, mais que celui-ci s’était finalement introduit dans le corps d’un chat. Je ne pouvais pas en rester là. Je me suis donc procuré cinq ou six recueils de cette auteure suisse, décédée en 1996 et parfaitement inconnue en France. Très vite, la stupeur s’est transformée en fascination. Très vite, j’ai été confrontée à une évidence : je ne peux pas ne pas traduire ces petites proses.
Car, outre leur contenu singulier, la forme même de ces miniatures (une, deux, tout au plus trois pages) ne laissait pas de me surprendre. Difficile de parler de nouvelles, ou de poèmes en prose, ou de contes, même si ces textes empruntent aux trois à la fois. Récits ? Éventuellement, à condition de les laver du soupçon autobiographique pour ne conserver que leur caractère narratif. En vain également chercherait-on un auteur, une influence littéraire dont ils pourraient se réclamer. Orphelins, « clos sur eux-mêmes comme un hérisson », pour reprendre la formule de Friedrich Schlegel à propos du fragment, d’une simplicité apparente qui n’en est que plus déconcertante, ils ne me semblent pas foncièrement éloignés, par analogie avec l’art brut, d’une « écriture brute », dans le sens où Michel Thévoz définissait les écrits d’Aloïse et autres internés comme « produits par des personnes ignorant (volontairement ou non) les modèles du passé, indifférentes aux règles du bien-écrire ». Il fallait bien en convenir : ces textes ne ressemblent à rien ! Mais loin d’être dépréciatif, ce constat était pour moi synonyme de révérence. Alors, un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié), Adelheid Duvanel ?
Une jeune femme escalade la fenêtre de l’appartement de son amie pour lui apporter un cadeau et, en son absence, repart par la même voie, le cadeau en poche. Une autre vole une bouteille de champagne dans un supermarché pour la boire avec le SDF qu’elle héberge. Une adolescente est exorcisée par sa mère qui, ne la supportant plus, la déclare possédée. Une jeune fille a la sensation de n’exister qu’à peine : « Je pensais que j’étais transparente et que tout le monde pouvait lire mes pensées. » L’univers d’Adelheid Duvanel est exclusivement peuplé d’êtres isolés, marginaux, hautement vulnérables qui, à l’instar des textes eux-mêmes, font figure de petites monades (« Les lunettes d’Ernesto étaient toujours sales ; il voyait le monde flou, ce qui l’arrangeait. ») et s’avèrent parfaitement inadaptés à la violence du monde extérieur. L’une des miniatures du recueil a du reste pour titre « Du droit d’être inapte à la vie ».
D’une apparente simplicité, l’écriture d’Adelheid Duvanel tend en revanche un certain nombre de pièges au traducteur dans lesquels, s’il n’y prend pas garde ou n’est pas suffisamment à l’écoute, il risque de se fourvoyer. Aussi, plutôt que de parler d’éventuelles difficultés, je préfère évoquer les écueils que je me suis efforcée d’éviter. La modestie du lexique, par exemple, est de nature à frustrer le traducteur, qui pourra être tenté de se tourner vers un langage plus châtié – et dénaturer ainsi le texte. À l’inverse, recourir à un langage par trop populaire quand l’allemand est tout simplement familier aurait été l’altérer tout autant. Il fallait donc veiller à bien identifier les registres de langue.
L’allemand utilise volontiers l’article défini là où le français privilégie l’adjectif possessif. J’ai néanmoins choisi – quand cela bien entendu était possible – de conserver l’article défini dans le cas de la mère, ou du père, en vue de rendre compte de l’aspect emblématique qu’avait cette figure récurrente chez Duvanel, et qui m’évoquait irrésistiblement celle des « Poètes de sept ans » de Rimbaud : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, / S’en allait satisfaite et très fière (…) ».
L’une des caractéristiques de ces miniatures, et qui contribue dans une large mesure à leur étrangeté, est leur absence de contexte tout comme de liens logiques. On y passe sans cesse d’un personnage, d’une situation à un(e) autre sans que les deux semblent entretenir un quelconque rapport. L’ellipse, à laquelle s’ajoute un enchevêtrement compulsif de flashbacks et de flashforwards, est ici souveraine. Ou, en d’autres termes, tout se passe comme si l’on se trouvait en présence de petits instantanés photographiques, de petites tranches de vie dont l’interprétation serait à (re)chercher dans le non montré, le non dit. Dans le hors champ. Tâche on ne peut plus délicate, tant pour le lecteur que le traducteur.
On ne sera donc pas étonné, au niveau syntaxique, de la place privilégiée accordée à la parataxe au détriment de l’articulation logique induite par la subordination. Lier, lisser, polir en rétablissant, au niveau de la traduction, des « qui », des « dont », des « parce que »… au nom d’un fallacieux « bien écrire » aurait, pour une part, constitué une erreur rythmique (et donc poétique), et pour une autre, fait basculer ces petites proses dans la mièvrerie, l’anodin, le banal, tant est manifeste l’insécabilité de leur forme et de leur contenu. De la même façon, la répétition participe, elle aussi, de ce rythme. On m’objectera que celle-ci est très courante et moins dérangeante en allemand qu’en français. Certes. Néanmoins, il importe de distinguer – et de conserver – la répétition en tant qu’écart. Celle qui heurte, qui hache, qui scande et rend au mieux compte du contenu. Substituer à un terme répété trois, voire quatre fois, des synonymes ou autres déictiques aurait été une erreur poétique plus grave, à mon sens, qu’une erreur sémantique.
De même que, pour Jean Rousset, « l’instrument critique ne doit pas préexister à l’analyse », de même aucun parti pris n’a préludé à ma traduction de Délai de grâce. Ces choix que j’ai adoptés m’ont été dictés par le texte lui-même, par son ton, par sa « petite musique » que je me suis efforcée d’avoir toujours à l’oreille. Par l’empathie, sans laquelle je n’aurais pas pu traduire ce livre, ni aucun autre.

* Catherine Fagnot a traduit et cotraduit, sous le nom de Catherine Henry, Günter Brus et Georg Petz. Délai de grâce paraît le 16 mars aux éditions Vies Parallèles.

Catherine Fagnot
Le Matricule des Anges n°191 , mars 2018.
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