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Domaine français L’épaisseur d’une rencontre

mars 2018 | Le Matricule des Anges n°191 | par Blandine Rinkel

Le Dossier M de Grégoire Bouillier est une fresque passionnée, drôle, ennuyante et intime, qui donne la nostalgie des grandes entreprises.

C’est l’histoire d’une asphyxie amoureuse : l’histoire d’un cerveau contaminé par un fantasme et dont le langage s’épuise à essayer d’épuiser le désir. Il arrive que, pour être à la hauteur d’une histoire éprouvée, l’alternative se pose : ou bien fuir et ne rien en dire – laisser le silence emporter l’intensité – ou bien l’affronter et la dire, mais alors n’avoir pas le choix, et devoir tout en dire – être sommé d’en faire 2000 pages.
En septembre dernier paraissait le premier tome du Dossier M, et c’était un vertige. On le lisait comme on plonge en zones profondes, dans le « niveau individuel des choses » d’un homme. D’abord pas sûr d’en être capable, pas sûr d’avoir le souffle, et puis bientôt enivré, étourdi par la variété des tons et des récits, troublé par le courage qu’il faut pour tout dire ainsi aussi, et par l’audace de l’entreprise littéraire même – aux antipodes du livre de 200 pages, au rythme taillé pour la rentrée. Enivré aussi par la confiance accordée par Grégoire Bouillier à l’intelligence, ou à la patience, du lecteur, capable de bouleverser son propre rythme intérieur pour suivre le narrateur dans des pages exaltées ou dépressives, tantôt gonflées de MAJUSCULES ou de suspensions, tantôt érudites et exposant avec application la genèse de la période bleue de Picasso, tantôt absconses, faites de rêves absurdes et de nuits incompréhensibles. La confiance, en somme, en un lecteur capable de s’abandonner.
S’abandonner à quoi ? À suivre une histoire simple et éperdument complexe, une traversée en trois étapes : 1. un certain Julien se suicide ; 2. le narrateur rompt avec une certaine Sophie Calle ; 3. Grégoire Bouillier tombe amoureux d’une certaine M, avec qui il ne fera jamais l’amour. Débrouillez-vous avec ça. Prenez-le temps de comprendre. De faire les liens entre les choses. De déplier chaque micro-événement – et la réception d’un SMS peut s’étendre sur cinq pages. Avec une attention proustienne, un style récréatif et un humour désespéré (on ne dit pas assez combien ce livre est drôle), prenez le temps d’épuiser chaque recoin des histoires pour construire l’Histoire. Prenez le temps.
Car c’est ce qui frappe le plus dans ce projet d’écriture ; à lire Le Dossier M, on réalise combien la littérature est, d’ordinaire, une exagération, une dramatisation, qui nous incite à forcer notre rythme naturel. Ici, le rythme des mots paraît fidèle au rythme de la vie intérieure – quitte à se faire ennuyeux par endroits, comme au début du tome 2 où sur quatre pages, Grégoire Bouillier énumère les jours qu’il passera désormais sans M maintenant qu’après avoir éprouvé l’impossibilité de leur relation il se sait condamné à dix ans (dix ans !) de chagrin amoureux ou encore comme quand il énumère les mille autres amours qu’il aura après M, pour lui faire passer le goût de M mais pas que, « car il y a beaucoup à dire des « autres amours ». Il y a énormément à dire. Pour « autres » qu’elles sont, ce sont des amours réelles et, à ce titre, elles sont inestimables. Elles méritent notre reconnaissance et notre gratitude au lieu de ce mépris et de cette indifférence que nous nous croyons malins de réserver aux quantités négligeables, aux êtres inférieurs, aux pauvres choses, aux pauvres tout court. ». Alors bien sûr, il y a une répétition parfois mortifère dans ce Dossier, un épuisement contagieux, mais comment faire autrement, si de l’asphyxie on veut rendre compte ? Et à la fois, pourquoi vouloir tout dire ? Que gagne-t-on à asphyxier le désir ?
Ce sont les questions que pose le Dossier quand, après avoir expérimenté le vertige de l’aventure, on éprouve la fatigue de l’ennui. Ces deux étapes sont-elles nécessaires pour atteindre au sérieux de l’entreprise et des sentiments qui l’ordonnent ? L’aventure, l’ennui, le sérieux  : pour Jankélévitch, qui n’aurait sans doute pas renié l’entreprise de Bouillier, ce n’est qu’en traversant ces trois rapports au temps qu’on peut réellement rencontrer quelqu’un ou quelque chose. Et c’est en effet ce qui se joue avec ce Dossier M. Non pas lire pour apprendre ou éprouver ou se souvenir, mais bien lire pour rencontrer.
 Car après la plongée dans les abysses du Dossier, quand vous revenez à vous étourdi, à demi-aliéné, un petit miracle se produit : vous vous rendez compte que Grégoire Bouillier vous manque. Vous le connaissez maintenant à la manière d’un ami, un ami qui vous touche et qui vous agace, un ami avec qui vous avez des souvenirs et un vocabulaire en commun, un ami qui vous fait rire et à qui vous avez des reproches à faire, un ami sérieux et pourtant de papier. Vous avez lu Le Dossier M : vous avez rencontré quelqu’un.

Blandine Rinkel

Le Dossier M, livre 2, Grégoire Bouillier
Flammarion, 868 pages, 24,50

L’épaisseur d’une rencontre Par Blandine Rinkel
Le Matricule des Anges n°191 , mars 2018.
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