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Essais Que faire en mai ?

avril 2018 | Le Matricule des Anges n°192 | par Éric Dussert

Comme les pavés en 68, les opus pleuvent. Des essais et des récits pour se souvenir d’un mois de mai plein de surprises.

Tandis que les historiens débattent au milieu des idéologues de l’autoproclamée dernière révolution du siècle dernier, une avalanche d’imprimés s’est insinuée partout comme neige poudreuse. Dans une certaine indifférence populaire, constatons-le. Défiance ? Suspicion ? Il se peut que le peuple, lassé des autocélébrations des personnalités médiatiques considère que les héritiers de Mai feraient mieux de se tenir à carreau, eu égard à leurs résultats de service. De même, l’offre éditoriale dont le caractère ostensiblement commercial ou carrément opportuniste relève parfois de la provocation. Sans faire le tour complet des barricades de papier, il se pourrait que l’esprit de Mai ne soit pas où l’on croit. Assurément, il ne nimbe pas tout le monde et n’arrive pas sur tous les guéridons. La précédente vague de publications relative à 1917 pourrait d’ailleurs servir d’étalon…
À propos de Mai 68, pourrait-on mieux dire que le spécialiste suisse de Jean-Paul Sartre, Michel Contat qui évoquait la question de cette révolte dans ses mémoires familiaux : « Mon père partagea sans doute l’analyse de Raymond Aron qui voulait voir dans Mai 68 seulement un carnaval où une minorité s’était joué la fête d’une révolution imaginaire. Mais je m’abstins d’en discuter avec lui. Ce qu’ils ne voyaient pas, ces adorateurs de l’économie, c’est qu’une révolution culturelle avait eu lieu et qu’elle continuerait. L’été de 1968, je le passais pour une bonne part à écrire avec Yves Yersin le scénario d’un film qui paraît de cette image, « Silence, Prudence », et illustrerait le refus opposé par un « Neinsager », un homme qui dit non à une société résignée à la victoire définitive de la marchandise. (…) 68 ne fut pas l’année des pères. Ce fut l’année des fils. Des Fils rebelles. » (Ma vie, côté père, Christian Bourgois, 2016). Et des filles se doit-on d’ajouter illico. Parce que, au fond, le principal et meilleur symbole de Mai 68 en matière de révolution des mœurs ne reste-t-il pas la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse ? « La beauté est dans la rue » clamait en mai une affiche anonyme fabriquée à Montpellier. On y voyait une jeune femme jetant un pavé.
Les femmes et Mai 68, on les retrouve dans un Filles de Mai. 68 mon mai à moi où sont recueillies des Mémoires de femmes, avec une préface de Michelle Perrot (Le Bord de l’eau, rééd. de 2004 avec adjonction d’une postface de Ludivine Bantigny). Car l’année éditoriale ne coupe à aucun pont-aux-ânes. Ici les affiches (Le Trait 68, insubordination graphique et contestations politiques, 1966-1977, Citadelles et Mazenod ; Mai 68, Traces et griffages, documents réunis par Pierre Bouvier, Galilée), là l’inévitable « à la manière de Je me souviens de Georges Perec » (Jean-Jacques Salgon, 100 fois Mai 68, La Mèche lente, 32 pages, 7,90 ), ici le non moins imparable agenda avec courts commentaires de la presse de l’époque (Jean-Baptiste Harang, Jours de mai, Verdier, 112 pages, 13,50 ). Les explorations politiques – qui nous occupent moins mais qui ne manquent pas de mérite, sont de loin les plus nourrissantes productions du moment. L’essai de Jacques Wajnsztejn en particulier. Il s’intitule Mai-68 à Lyon (A plus d’un titre, 186 pages, 12 ) et offre non seulement un riche panorama du mouvement du 22 mai, mais avec beaucoup de pertinence une conclusion provisoirement historique à toute cette affaire. En somme, dit Wajnsztejn, cette lutte, prétendument ouverte contre le monde bourgeois par des jeunes gens qui ne réclamaient que la place qui leur avait été inspirée par le mode de vie de plus en plus confortable et libéral des Trente Glorieuses, n’est-il pas la cause du présent communautarisme ? De l’individualisme qui a tout rongé ? Jouir en toute liberté, certes, mais à quel prix pour la collectivité…

« Et pourtant on reste. Allez savoir pourquoi. Ce n’est même pas se battre, ça ».

En fait, on peut s’interroger désormais : qu’ont donc vraiment provoqué les événements et les penseurs de Mai ? Quelques retours à la terre, c’est vrai, des vies prolétariennes, des engagements qui ont valu sacrifices pour les plus convaincus – c’est le moment de souligner l’importance politique et littéraire de L’Établi de Robert Linhart (Minuit, 179 pages, 6,50 ). Mais pour les autres ? Cette large majorité, que réclamait-elle donc d’autre que le plastique à toutes les étapes de sa vie, la grande distribution et, ô apothéose, la consommation « en ligne ». On aura plus de mal à lire l’essai de Jean-François Hamel après ça. Son Nous sommes tous la pègre. Les années 68 de Blanchot (Minuit, 131 pages, 14,50 ). D’abord parce que s’y exprime un romantisme enthousiaste dont Blanchot n’a jamais manqué, quelle que soit l’idéologie à servir. Ensuite parce que revêtir de « pègre » le nom ne rend pas plus mordant, non plus que plus mordu. « D’où parles-tu ? » est la question que nous a enseignée Mai 68. N’oublions pas cet enseignement-là, c’est peut-être, aujourd’hui, son legs le plus précieux. D’abord collaborateur, ensuite révolutionnaire prêt à en découdre « contre la parole d’outrage », membre du Comité d’action étudiants-écrivains fréquenté par des gens aussi différents que Jacques Bellefroid, Dionys Mascolo ou Georges Sebbag, Blanchot exultait là, tout à sa recherche du « communisme d’écriture », occupant avec gourmandise la position du penseur N°1 au cœur de l’action. Blanchot, le grand fauteur des culpabilités de la génération à venir, sort naturellement grandi par l’essai très bien documenté d’Hamel, qui a fait son travail. N’empêche, il faut retrouver la note de Louis-René des Forêts publiée dans la revue L’Éphémère en juillet 1968 pour prendre la hauteur nécessaire. Des Forêts comprend la méfiance des membres du mouvement de mai qui ne trouvent pas légitime la parole des écrivains. Il suggère de se tenir coi devant « la parole donnée à tous, dite par tous et qui ne semble avoir été dite encore par personne ».
La rhétorique de Jean-Christophe Bailly (Un arbre en mai, Seuil, 80 pages, 10 ) est plus sobre que celle de l’époque où l’imagination au pouvoir allait revêtir rapidement le textile urticant des dogmes les plus variés. Bailly connaît le risque : il sait qu’il reste à la plupart des témoins l’euphorique de journées « sans entrave », le souvenir ému de leurs jeunes années exaltantes enfuies et la morgue des anciens combattants d’aucun combat qui sont toujours les pires bavards (les combattants revenant du front ou des camps sont souvent mutiques). Bailly le fait donc tout en délicatesse lorsqu’il convient que « les événements de Mai 68 (…) se résument pour moi dans ce geste, ou ce symbole – avoir planté un arbre, ou plein de petits arbres qui devaient former une forêt frémissante à la surface d’un pays engoncé ».
Il y aurait lieu d’évoquer encore dix ou vingt autres livres comme la réédition du récit de La Prise de l’Odéon. Récit d’un happening révolutionnaire mai-juin 1968 de Patrick Ravignant d’abord publié par Stock en 1968 (L’Éditeur singulier, 247 pages, 16,50 ), comme l’exploration de Lola Miesseroff (Voyage en outre-gauche. Paroles de francs-tireurs des années 68, Libertalia), ou comme le nouveau Benjamin Stora, 68, et après les héritages égarés (Stock) qui raconte les trahisons successives du Parti socialiste. Et pour les plus courageux, reste Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires de Boris Gobille (CNRS éditions, 300 pages, 25 ), un essai roboratif, très complet, qui ne peut cependant pas éviter de se prendre les pieds dans un sociologisme d’époque dont on ne sait s’il est de 68 ou d’aujourd’hui. « De ce point de vue toutes les crises ne s’équivalent pas. Pour les avant-gardes littéraires, la résonance qui s’établit en mai-juin 1968, au moins dans certains segments du mouvement critique, entre les imaginaires de la révolution et les imaginaires du “monde de l’inspiration” constituent une forme d’interpellation. » Bref, les avant-gardes sont contraintes de porter sur elles-mêmes un regard réflexif. C’est bien le moins. Les surréalistes y ont laissé des plumes au passage. Parfaitement monté, l’essai de Boris Gobille est bien un livre de référence à ne pas égarer dans sa bibliothèque car de nombreux épisodes, et de nombreux débats y sont bel et bien disséqués. Une remarque, en passant : on s’explique mal la conclusion d’un essai aussi riche basé in fine sur des attendus signés par Bourdieu en 1999 dénonçant une « restauration » anti-68 dans l’édition et les médias français. Les courbes de Gauss régissent si largement les vérités humaines qu’on s’étonne que Boris Gobille n’en tienne pas compte. À moins que son sujet ne l’obnubile et qu’il ne puisse concevoir que l’Histoire avance, laissant sur le bord de la route des Poucet sans caillou, sans faits profondément ancrés, sans effets significatifs sur la société.
Les plus littéraires ou les plus adeptes de la fiction en resteront donc à l’indépassable Établi de Robert Linhart et se tourneront vers l’inévitable Plus vivants que jamais de Pierre Peuchmaurd (Libertalia, 126 pages, 8 ). Ce « journal des barricades » est le premier récit publié à chaud le 15 novembre 1968 par Belfond qui avait derechef créé la collection « Contestations ». Son auteur a 20 ans : c’est notre première recommandation pour ce mois de mai qui s’annonce lui aussi fiévreux. « Et puis, c’est bien pire que ce qu’on pouvait imaginer d’en haut. Il n’y a pas de corps à corps, ou peu. Ils ont compris. Ils ne peuvent rien contre les pavés. Alors ils gardent leurs distances : ils bombardent. Il pleut des grenades qu’on dirait une averse de grêlons. À côté de moi, cette fille qui tombe. On ne peut rien contre ça. Les gaz en plus, qui font qu’on ne respire plus. Et pourtant on reste. Allez savoir pourquoi. Ce n’est même pas se battre, ça. Ça nous tombe sur la gueule et on reste. Vient un moment où on n’a même plus peur. »

Éric Dussert

Que faire en mai ? Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°192 , avril 2018.
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