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Domaine français Haut perchés

septembre 2018 | Le Matricule des Anges n°196 | par Chloé Brendlé

Après avoir promené le lecteur dans les bâtiments inoccupés de la capitale, Philippe Vasset nous dépayse parmi les ruines rétro-futuristes d’un aérotrain en Beauce. Une vie en l’air, ainsi soit-il.

Une vie en l’air

Drôle d’oiseau que Philippe Vasset. Il officia un temps dans le renseignement (au rayon communication) et commit un Journal intime d’un marchand de canons (2009). Mais c’est Carte muette, paru en 2004, qui signe véritablement son étrangeté et ouvre une voie textuelle : celle de la cartographie littéraire. Au départ, il s’agit d’une tentative de recensement d’internet. De nombreux vagabondages et plusieurs livres plus tard, le voilà en train de pirater le réel : s’approprier les zones blanches et les locaux désaffectés de Paris, seul et plus quand affinités, à pied et sur papier. C’est Un livre blanc, puis l’étonnante Conjuration, appel d’air, manifeste d’invisibilité à destination du potentiel lecteur-maraudeur.
A priori, Une vie en l’air nous propose un tout autre pas de côté, puisque l’écrivain délaisse Paris pour retrouver la Beauce de son enfance. Si les clochers, les entrepôts et la rase campagne sont bien là, ce n’est pas tout à fait ce qui retient Vasset – mais bien plutôt les « ruines du futur » constituées par les dix-huit kilomètres de béton précontraint de rame de l’aérotrain conçu par Jean Bertin dans les années 60, abandonnées au milieu de la décennie suivante, barrées et bien visibles jusqu’à récemment.
En plusieurs volets, l’écrivain arpenteur retrace ses années d’apprivoisement de cette espèce de rampe de lancement, mi-architecturale mi-animale, à la fois créature terrestre et des abysses, mais aussi poste d’observation qui sert à s’ouvrir au monde : « C’est en observant les allées et venues des camions autour de la raffinerie d’Artenay que j’ai eu, bien avant de voir les baleines descendre de l’Arctique pour accoucher dans le canal du Mozambique, ma première sensation véritablement planétaire. » Sur son équateur l’écrivain n’est pas tout à fait seul ; s’y déploient des slogans au fil des saisons politiques, sous ses pattes d’éléphants béton défilent de curieux olibrius. L’adolescent devenu adulte tentera de constituer une communauté de solitaires pour préserver son refuge, avant d’entamer toutes les démarches qui permettraient d’arracher à l’État son toit du monde à l’abandon.
Il y a de quoi être soufflés par la puissance d’évocation de ce texte, tissé à partir d’un matériau qui pourrait n’avoir rien d’exaltant, et de plusieurs formes, l’enquête, le journal intime, le plaidoyer. À partir de phrases simples, Philippe Vasset nous donne à voir « les signes cunéiformes du paysage : tiges mortes, vols de corbeaux et arabesques du transport électrique » et bâtit des ponts entre préhistoire et modernité, localisme et mondialisation tous azimuts, suscite des analogies rêveuses, convoque le cinéma et ses travellings, les performances contemporaines, titille le droit territorial et les élus, n’a de cesse d’aller et venir entre l’écriture et ses dehors.
Chemin faisant, il dresse un mémorial de trente ans d’existence, partagés entre « vie d’en bas » et « vie d’en haut », entre aimantation du lieu et éloignement, et reconsidère la plupart de ses livres dans le sillage de l’aérotrain fantôme. La veine autobiographique est aussi littéraire : « grand plongeoir qui, indéfiniment, retardait le contact de l’eau », la rame est une zone de suspension entre les étagères de la bibliothèque, aux côtés de Fantômas et de Jules Verne, mais aussi de Julien Gracq et de J. G. Ballard. À ces compagnons revendiqués, il faudrait ajouter le baron perché d’Italo Calvino, jamais redescendu de l’arbre de sa bouderie.
Mais Une vie en l’air n’est pas un récit ingénu de conquête imaginaire, pas plus que la géopoétique de Philippe Vasset n’a à voir avec une aimable escapade champêtre ; s’il y a de l’exultation dans sa recherche, il y a du ratage aussi, la sensation de l’inutile, le geste beau mais dérisoire d’une vie foutue en l’air. On ressent l’inquiétude émouvante de celui qui tente de faire œuvre en sympathisant avec le paysage, on entend son appel à occuper les lieux, saboter l’espace, creuser des échappées, ici ou ailleurs. Des éclaireurs sont nommés : Maria, Florent et sa Messa Guerrillera (film dont on peut apercevoir des extraits en ligne)… En ce sens le livre de Philippe Vasset pourrait s’intituler « Zones à défendre », et être lu comme une prière politique. Celle d’élargir les mailles du big data pendant qu’il est encore temps, de continuer à vouloir s’épuiser dans le réel parce qu’on sait qu’il est inépuisable et qu’une voie peut toujours en cacher une autre. Parce qu’il y a beaucoup de façons de servir le mystère. L’enquête de l’écrivain ne fait que l’épaissir – et agrandir ainsi notre perception. « Porte close : la période qui m’intéressait était encore couverte par le secret Défense. “Ah, ah !” se serait écrié un véritable amateur de complot. Mais je n’en suis pas un : j’ai trop de goût pour la perversité du réel. »

Chloé Brendlé

Une vie en l’air, de Philippe Vasset
Fayard, 192 pages, 18

Haut perchés Par Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°196 , septembre 2018.
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