J’ai toujours attendu la mort de ma mère. » Gloups. Voici une première phrase qui frappe. En lisant le quatrième livre de Louise Chennevière (après Comme la chienne, Mausolée et Pour Britney, tous chez P.O.L), on comprend vite qu’il ne s’agit en rien d’une fiction. Tout ce qui est raconté pue le réel à plein nez. Et la mère en question est bien vivante… La trentenaire se rend compte : « cette mort que j’espérais et redoutais n’arriverait pas ou, bien trop tard, quand ma vie se serait déjà épuisée dans une lutte menée en dedans. » Elle ne veut pas être comme « cette autrice de plus de soixante ans que je rencontrai l’autre jour et qui clamait à qui voulait bien l’entendre bien, bien, je vais merveilleusement bien, ma mère est enfin morte, ça ferait quand même long, et tard, pour commencer à vivre. »
Alors, Louise Chennevière creuse, gratte là où ça fait mal. Elle énonce : « Que la haine qui circule entre les mères et leurs filles est sauvage, qu’il faut la regarder droit dans les yeux. Qu’entre deux femmes unies par un tel lien, il ne s’agit pas d’amour. Ou plutôt qu’il peut s’agir d’amour (…) mais ce n’est pas donné. » Elle nomme la peur « j’ai toujours eu peur de toi, j’ai encore peur de toi », elle nomme la violence, les coups, l’alcool, la coke. Le désintérêt.
Mais pourquoi le lecteur – sans doute surtout la lectrice – s’infligerait-elle tant de douleurs ? Parce que l’effet de réel est puissant ? Parce que les souffrances d’une autre permettent de réfléchir sur le monde ? Parce que la sincérité et le courage de l’autrice forcent l’admiration ? Parce que c’est diablement bien écrit avec un jeu très efficace de notes en bas de page qui font comme des palimpsestes, des empilements de réel, où le moment de la relecture se superpose à celui de l’écriture. Parce que le temps de la rédaction et le temps présent se bousculent d’une manière puissante. « Hier je t’ai revue une dernière fois. Nous avions rendez-vous chez le notaire pour disséquer les restes de ta mère. (…) Je me mets soudain à douter de moi, je pense à ce livre que je suis en train d’écrire par lequel je te trahis, par lequel je nous sépare pour toujours. »
Anne Kiesel
P.O.L, 290 pages, 21 €
Domaine français Faire la peau de Louise Chennevière
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Anne Kiesel
Un livre
Faire la peau de Louise Chennevière
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.
