C’est noir foncé. Furieux et désespéré. La seule lumière, on la voit sur la photo illustrant le bandeau du livre, un bandeau rouge sanglant, du même rouge que la couverture rouge, rouge fâché, rouge-je-m’en-fous-des-bonnes-manières. La lumière, donc, vient de la flamme d’un briquet. La flamme qui sert à jouer avec le feu et le danger, à cramer ses propres cheveux, à calmer les angoisses qui submergent, à se dire qu’il est possible de foutre le feu, et qu’alors ça s’arrêtera. C’est un premier roman, indécent, enfiévré, alcoolisé. Une dérive forcenée au milieu de nulle part, dans les États-Unis des marges et des paumés, des squats et des gueux.
L’autrice, Eva Bottega, est musicienne, chanteuse, autrice-compositrice au sein du groupe Ménades, punk-rock indé féministe pour le dire vite. Son écriture violente et inspirée fait péter toutes les barrières. Elle raconte la liberté à tout prix, à tous risques. La narratrice, une jeune femme, s’échappe de sa prison familiale, de son éducation catho tradi. « Je rêvassais en cours de français, le coude sur l’encre de mon cahier, à ce qu’aurait été ma vie si je n’habitais pas dans ce trou à rats où la seule activité scolaire proposée était la confession entre midi et deux avec un prêtre lubrique. » La gamine rêvait d’Amérique. L’y voilà, maintenant qu’elle est une jeune adulte. « À présent, je suis dans un bus bondé de visages fous, cramés par le soleil, croûtés par la drogue et le travail, une vieille guitare accrochée à mon sac à dos et j’ai tout sauf envie de chanter. »
En moins de 300 pages à toute berzingue, ce road trip désenchanté raconte les retrouvailles avec Adam, l’amant maudit de la narratrice. La voilà à San Francisco, près de la librairie City Lights. « J’ai tant rêvé de cet endroit lorsque, adolescente, j’enviais la liberté que ces hommes de la Beat Generation n’éprouvaient pleinement qu’en excluant ou en maltraitant les femmes. (…) Dans ces récits, mes consœurs n’étaient que des jolies choses qu’on prend, telle une marguerite cueillie dans un champ. (…) Je n’avais qu’à attendre et à prier pour qu’un clochard ou un prince me choisisse et me sorte de mon trou. » Mais non, elle se sortira de son trou toute seule. Pour retrouver Adam, le requitter, le reretrouver.
Soirée de Nouvel An, eux deux, dans un bar perdu au fin fond du Nevada. Une vieille tape dans le dos de la narratrice. « Elle me raconte je ne sais plus quelle histoire à propos de cette foutue ville dans laquelle elle a atterri à cause de son mari. (…) “Il s’est tué comme un lâche, cette tête de bite, s’il était pas mort je lui ferais bouffer sa queue.” Je lui demande ce qu’elle fait, elle, maintenant. (…) “Moi, moi ? Je bois, chérie, je bois !” »
Eva Bottega passe de la crudité au lyrisme. « J’entre dans un bus Greyhound déjà plein. La route, cette vieille copine, ouvre sa grande bouche et lèche de ses bandes blanches le ventre de mon pégase à moteur qui traverse l’Iowa et le Nebraska jusqu’au Colorado. » Elle ne perd en chemin ni sa fureur, ni sa culture, ni son sens critique. À Denver, son personnage découvre le musée Clyfford Still, et replonge dans sa folie et son envie de foutre le feu et de libérer ces peintures enfermées entre des murs blancs comme dans un hôpital. Juste à côté, l’ancienne maison d’Allen Ginsberg. Elle pense à « toutes les oubliées, Diane di Prima, Anne Waldman, Hettie Jones, Lenore Kandel, Elise Cowen et tant d’autres. Ces femmes qui, lorsqu’elles prenaient la route, couraient le danger d’être traquées par leurs proches, envoyées à l’asile, au couvent. (…) Si Kerouac parle des femmes, il retient le contour de leurs jambes, leurs corps mis à disposition pour se faire baiser par ses amis lors de beuveries. (…) Dans ses mots, on ne retrouve pas la trace de ces poétesses rebelles et novatrices, aux marges de la société et des cercles qui cherchaient pourtant à s’affranchir des normes. » Lisez donc, pour compenser les manques de Kerouac, Eva Bottega, « fée Clochette, fée clocharde ».
Anne Kiesel
Le Ciel ici déborde, d’Eva Bottega
Denoël, 280 pages, 21 €
Domaine français Dérive furieuse
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Anne Kiesel
Des tréfonds américains, Eva Bottega délivre, d’une plume leste, un road trip libertaire.
Un livre
Dérive furieuse
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.
