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Domaine français Un tombeau pour l’Amérique

novembre 2018 | Le Matricule des Anges n°198 | par Eric Bonnargent

Philippe Rahmy a parcouru le pays de Donald Trump pour y rencontrer les oubliés d’un système impitoyable.

Pardon pour l’Amérique

Lauréat de nombreux prix littéraires, Philippe Rahmy est décédé en octobre 2017, à l’âge de 52 ans. Atteint de la maladie de verre qui l’a cloué dans un fauteuil roulant, Philippe Rahmy ne s’est cependant jamais résigné et a toute sa vie tenté de se défaire de son carcan de douleur en voyageant à travers le monde et en écrivant. Comme il le confie ici, c’est « au moyen du langage » qu’il a échappé à « une vie en petit » et pu « vivre enfin la vie dont j’ai été privé par la maladie ».
Lorsque l’écrivain débarque en Floride, « ce mouroir pour millionnaires en voiturettes de golf », Donald Trump vient tout juste d’être élu. Mais, contrairement à ce que pourraient faire croire les hilarantes premières pages de ce récit, ce ne sont ni les « décapotables taillées pour les Jeux de Rome, défilant au pas de la convoitise », ni « les momies en survêtement Dior boursoufflées par la cortisone et l’aérobic » qui intéressent l’écrivain. Rahmy a un objectif bien particulier : rencontrer ceux qui, à son image, « ne baissent pas les bras, brisés de partout sauf dans le désir », plus particulièrement les nombreuses victimes du démentiel système judiciaire américain, condamnées bien qu’innocentes. Plusieurs facteurs expliquent ces erreurs. Il y a tout d’abord le renforcement année après année de la répression : « La population américaine représente 5% de la population mondiale, mais un quart de la population carcérale de la planète. » Il y a ensuite le racisme ambiant qui fait qu’aux États-Unis un Noir sur trois a été, est ou ira en prison. Ce racisme est d’autant plus prégnant qu’au nom de la liberté d’expression, on peut propager tout à la fois sur internet « l’apologie de la ségrégation, du meurtre racial, ainsi que de la cause animale, du naturisme, et, souvent, pour une raison obscure, du végétarisme ». Des victimes d’erreurs judiciaires, Rahmy va en rencontrer plusieurs. Il trace leurs portraits, sans complaisance, mais toujours avec tendresse. Il y a par exemple Tyron Purcell, emprisonné depuis dix-sept ans pour le double meurtre d’un couple de retraités et qui attend sa libération sans savoir quand elle aura lieu alors qu’un test ADN l’a innocenté, ou encore Theodor Baumé lui aussi relâché grâce à un test ADN après quarante-sept années de détention pour le supposé meurtre de sa propre fille et qui, sans le sou, ne sait quoi faire d’une liberté qu’il aime et déteste tout à la fois.
Bien qu’il ait soigneusement préparé son séjour, Rahmy fait face à de nombreuses difficultés administratives qui vont l’empêcher de rencontrer tous ceux avec lesquels il avait prévu de s’entretenir. Il en profite alors pour aller vers d’autres laissés-pour-compte : Indiens alcoolisés, femmes violées, vétérans de l’Irak internés en psychiatrie, bonne sœur décidant d’affronter l’ouragan Irma armée d’une tronçonneuse et surtout travailleurs clandestins qui, pour 40 cents de l’heure et sous un soleil de plomb, récoltent de 7h30 à 21 heures des tomates si imprégnées de pesticides que leurs enfants naissent avec de nombreuses malformations.
Philippe Rahmy n’est pas l’écrivain qui se contente de recueillir des témoignages : lui aussi prend son panier et, malgré les risques liés à sa maladie, ramasse ces tomates. C’est en partageant cette vie de labeur qu’il se lie avec des représentants syndicaux, mais aussi avec Dengé, la jeune fille aux baskets Hello Kitty, si malmenée par la vie qu’elle finira par se pendre. Tout l’art de Philippe Rahmy consiste à réussir à emmener son lecteur en voyage avec lui. De se retrouver à pousser son fauteuil, d’être assis à l’arrière de sa voiture ou d’attendre avec lui dans les caravanes, les baraques décrépies ou les parloirs ceux avec lesquels il a rendez-vous, d’être là à l’écouter digresser, passant du reportage à la méditation philosophique, de la confession intime à la rêverie poétique. Le rêve américain est un cauchemar et c’est paradoxalement à cause de cela que Philippe Rahmy en est tombé amoureux : « À cet instant, je tombe amoureux de l’Amérique. Je l’aime d’un amour aveugle et sourd qui refuse de voir et d’entendre ce qui est, de contempler la réalité en face ; je l’aime inconditionnellement, mais d’un amour troué, disloqué, consommé avant d’avoir débuté, d’un amour violemment banal, sans mystère, contraire à la littérature, à toute distance ou pudeur, simplement jeté là, pour qui veut, sur la table de chaque jour couverte de taches et de traces de doigts, Amérique des fast-foods pour milliers de mains jointes par la dévoration et la prière. »
Avec ce livre tout en intelligence et en sensibilité, Philippe Rahmy, égyptologue de formation, décrypte les mystères de l’Amérique, de la sauvagerie de la modernité.

Éric Bonnargent

Pardon pour l’Amérique,
de Philippe Rahmy
La Table ronde, 320 pages, 22

Un tombeau pour l’Amérique Par Eric Bonnargent
Le Matricule des Anges n°198 , novembre 2018.
LMDA papier n°198
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