La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine français L’art de la fureur

novembre 2018 | Le Matricule des Anges n°198 | par Richard Blin

Apologie de la démesure, bûcher nihiliste, À dos de Dieu est la « Saison en enfer » de Marcel Moreau.

Très judicieuse l’idée de choisir Marcel Moreau pour inaugurer une collection titrée « Les Indociles ». Belge d’origine – né en 1933 mais naturalisé français depuis 1974 – il a l’amour de la démesure, l’ivresse dionysiaque et un goût marqué pour toutes les formes de l’excès : le vin, l’érotisme, la cruauté. Renvoyant dos à dos tous les systèmes et cherchant la vérité dernière de l’être humain dans les tréfonds et les failles, son œuvre, à l’écriture oscillant sans cesse entre le baroque le plus somptueux, un romantisme noir et un nihilisme rageur, est vouée tout entière à ouvrir la vie à un surcroît d’intensité. Parmi la cinquantaine de titres qu’elle compte, c’est À dos de Dieu ou l’Ordure lyrique – qui date de 1980 – qui a été choisi, un livre ténébreusement halluciné et joyeusement désespérant.
Totalement indifférent au plaisir d’enchanter, ce livre est celui d’un écrivain se sentant menacé par les aspects les plus sombres de la création. Il appartient à la période la plus noire et la plus féconde (1980-1995) de son œuvre, celle où Marcel Moreau a la désagréable sensation de n’être plus maître de son verbe, d’être plutôt littéralement possédé par lui. Évoquant un peu plus tard cette période, il parlera d’un « haut mal produisant livres » contre lui. C’est cette force destructrice et même autodestructrice que l’on trouve à l’œuvre dans ce livre où il n’hésite pas à se mettre en scène.
Relatant sa découverte de « la plénitude de l’ordure », de sa présence « insistante et inexpugnable », Moreau conte la façon dont elle va entrer en composition avec son écriture, sa voix, ses sentiments, et tout envahir. Jusqu’à lui faire sécréter une créature abominable qu’il nomme Beffroi tant ce « monstre d’assaut et de conquête » ressemble à la machine de guerre, à cette tour mobile du même nom qu’on utilisait au Moyen Âge lors du siège d’une ville. Né dans les ordures, cette « Bête semant l’eFFROI » est une sorte de double ou plutôt une version imprévue et effrayante d’une part de sa propre identité expérimentant jusqu’au bout – « jusqu’aux Boues » – certaines pulsions destructrices. En effet, les deux singularités majeures de Beffroi – sa monstruosité et sa rythmique – Marcel Moreau dit les avoir vécues, lui qui a désiré s’« accomplir comme rythme » et qui a voulu « devenir monstrueux », c’est-à-dire « produire une somme de connaissances sur [lui]-même telle que sa lecture découragerait et dérouterait tous les modes de perception rationnelle ».
Physiquement amoindri, le corps déconstruit par les excès – « mon corps donnait des signes évidents d’effondrement » –, il va s’abandonner à « la noire énergie » de Beffroi, à son sens inné de la cadence, de l’essor, de l’infernal déboulé. Se déplaçant sans cesse, se ruant pour « échapper au grand renfermement », Beffroi a le sentiment de vivre « à dos de Dieu », un privilège qui, dit-il, lui a été accordé une fois pour toutes et pour peu de temps, et dont il entend bien totalement profiter. S’enfonçant dans la ville que les ordures rendent immonde, il va laisser libre cours aux poussées monstrueuses d’une imagination qui veut se rendre maîtresse de l’espace. Commence alors une errance meurtrière qui va renvoyer à leur néant respectif tous ceux qu’il hait et qu’il nomme les « Assitadins » ou « les Notaires », c’est-à-dire ceux qui ont puissance de rédiger « les actes liberticides, les contrats oppressifs pour leur donner un caractère d’authenticité ». Un art de la fureur qui atteint des sommets paroxystiques, vibre au diapason de la horde souterraine des instincts primitifs qui grouillent au plus profond de ces zones qui, en nous, n’accèdent jamais au verbe – sauf peut-être chez Artaud ou Guyotat.
Cette noire ivresse s’abreuvant à la folie est celle d’un nihilisme que Marcel Moreau tente de déjouer en l’explorant en lui-même à travers Beffroi, ce pantin d’un écrivain en proie aux pires pulsions de son esprit, malade au point de contaminer jusqu’à la langue qui est censée traduire ses actes et ses paroles. La syntaxe vacille, la ponctuation se dérègle, des mots naissent d’inouïes collisions de sons, de sens et de symboles. « .là il claquebave Laure qui s’obstrugriffe de lui. Ils se surmoussent ragadouement. Ils se bipétripénétrassent. Rebancée, voilà qu’elle s’évaculglaire à christpaf. Il la pollulillumine en sa grorificion folgramolli d’analgiclance… » Comme si Beffroi était l’incarnation poussée à l’extrême de la langue dont Moreau rêve, « un verbe foutral, houleux, spasmodique, et contre-académique ». Un verbe qui illustre la jouissance qu’est l’écriture lorsqu’elle est capable de montrer l’irreprésentable, de satisfaire le désir jusqu’à son point de non-retour.

Richard Blin

À dos de dieu, de Marcel Moreau
Quidam éditeur, 150 pages, 16

L’art de la fureur Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°198 , novembre 2018.
LMDA papier n°198
6.50 €
LMDA PDF n°198
4.00 €