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Domaine français Seul dans Berlin

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Anthony Dufraisse

De la plénitude amoureuse à l’expérience du vide, il n’y a qu’un pas, raconte Mon temps libre, première publication de Samy Langeraert.

Voilà un premier roman dont l’atmosphère, par moments et toutes proportions gardées bien sûr, n’est pas sans rappeler Vestiaire de l’enfance, de Patrick Modiano. Une ressemblante dilatation du temps, un poudroiement des saisons tel que la narration semble, comment dire, vous envelopper. Et puis le narrateur de Samy Langeraert, qui se présente au lecteur après une déception amoureuse, a quelque chose de Jimmy Sarano, dans le roman de Modiano ; comme lui être solitaire à l’extrême, plongé dans une solitude qui confine à l’étrangeté. À l’origine de la situation de ce jeune homme qui quitte Paris pour Berlin, il y a, on l’a dit, un chagrin d’amour, qui n’aura de cesse de ruisseler page après page. Mais si ce roman se fonde sur une absence déchirante – la rupture avec M. –, il donne surtout à voir comment un être blessé continue de vivre en mode mineur, presque invisible, comme tenté par le retrait du monde, par un effacement autant subi que secrètement désiré.
Qu’on ne se méprenne toutefois pas ; le propos ne serait-il que dépressif, le pathétique menacerait à chaque instant. Or il n’en est rien ; c’est l’expression sereine d’un grand vide intérieur que le jeune auteur de 33 ans cherche à cerner et comment ce vide fait résonance avec la rumeur du monde. Une expérience du vide dont la capitale allemande est d’ailleurs moins le décor que le complaisant support. « Peut-être que Berlin, pour moi, est le lieu d’un fantasme absurde, celui de sortir du cercle, de vivre une vie sans plus aucune attache, comme en apesanteur. »
Cette ville tant et plus vantée pour son effervescence contagieuse, nous n’en verrons rien. Nulle frénésie urbaine ici. Le narrateur ne fait pas du tourisme, il aspire à se fondre dans le paysage, le plus anonyme possible, soucieux dirait-on de ne laisser nulle part trace, ni empreinte. Telle une présence spectrale, oui. Plutôt que de découvrir l’entraînante capitale, le narrateur de Langeraert s’impose un jeu d’observations des petits riens, et ce jusqu’à un point d’incandescence qui vaut événement. Le romancier procède par glissements successifs et furtifs. Le regard du personnage se fait aigu puis lâche aussitôt sa prise : « Parfois, je crois voir une histoire derrière ces mois d’attente et d’interrogation, ou un fil rouge, une direction, mais il s’avère toujours ensuite qu’il n’y en a pas : ni fil, ni direction, et pas d’histoires qui tiennent, rien d’autre que ces morceaux glanés, hallucinés à mesure que j’absorbe le vide à trop hautes doses. » Ce narrateur est une plaque sensible où vient s’impressionner tout ce qui nous échappe quand la vie est heureuse et donc comme vaporeuse. Le dérisoire, le détail, l’infraordinaire comme disait Perec, toutes choses qui ici font signe en soi et autour de soi : « Je n’aurais pas imaginé qu’il y avait tant de fissures et d’interstices dans la matière de mes journées. » L’isolement à peine rompu par de fragiles liens de sociabilité sur place – il donne quelques cours de français, effectue de rares traductions –, le jeune homme n’obtient rien de cette « vie nouvelle » à Berlin sinon les effets par ricochets de cette rupture amoureuse qui n’en finit pas, au fond, d’engourdir son quotidien et de lui donner une forme aux contours flous. À vivre ainsi sous vide, le personnage expérimente le temps dans ce qu’il a à la fois de plus pesant et de plus éthéré.
L’entreprise romanesque de Samy Langeraert est donc d’une audace particulière : non seulement tournée vers le renoncement (pas de happy end, d’auto-thérapie réussie), elle fascine par sa radicale immobilité (à rebours du bougisme ambiant). Cette histoire montre un être radicalement bancal dans une existence qui le révèle esthète contraint de l’infime. La beauté inattendue de ce livre se découvre là, dans une perception en négatif du monde qui, si même on ne veut plus de lui, vient en nous, à nous, malgré nous.

Anthony Dufraisse

Mon temps libre, de Samy Langeraert
Verdier, 91 pages, 12,50

Seul dans Berlin Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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