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Domaine étranger Labyrinthe du vide

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Thierry Cecille

Guidés par l’expert Robert Menasse, allons explorer, à Bruxelles, les arcanes de la Commission européenne – entre faux roman d’espionnage et vrai conte philosophique.

Dans L’Homme sans qualités, Robert Musil racontait comment, à Vienne, en 1913, un groupe d’aristocrates et de responsables politiques, d’artistes et d’intellectuels – d’aucuns diraient aujourd’hui les élites – s’efforçait, péniblement, de mettre sur pied la nécessaire commémoration de « L’année autrichienne ». Ils se donnaient le titre pompeux et mystérieux à la fois d’« Action parallèle » et préconisaient l’association, d’après eux profitable, du Capital et de la Culture. Une sorte de Jacques Attali, un dénommé Arnheim, devenait leur maître à penser, capable de leur fournir théories et éléments de langage adéquats. Aujourd’hui, à Bruxelles, la DG COMM, service de communication de la Commission européenne, « chargé de défendre la Corporate Image  », s’inquiète : « Les derniers sondages montraient que celle-ci avait dégringolé jusqu’à la cave  ». Il est urgent de commencer à penser à trouver des solutions ! « Le travail de presse gentillet, le service routinier du porte-parole et la coordination formelle des bureaux d’information qui somnolaient dans les États membres n’allaient pas suffire ». Peu à peu jaillit – ce paradoxe tente de dire l’état d’urgence alentie qui caractérise les fonctionnaires européens – l’idée du Big Jubilee Projekt. Fenia Xenopoulou, Chypriote, et Martin Susman, Autrichien, vont s’impliquer, avec une passion mesurée, dans ce projet. C’est que la Direction Générale « Education et culture », pour laquelle ils travaillent, aurait bien besoin, elle aussi, de redorer son blason, d’un peu contrecarrer le mépris dans lequel on la tient et dont témoigne le budget ridicule qui lui est alloué. Les réunions s’enchaînent, les couloirs bruissent de rumeurs, les ascenseurs ne cessent de transporter des bureaucrates élégants et soucieux, des mails et textos s’accumulent. Enfin la lumière vient : on va rassembler les derniers survivants de la Shoah et les réunir pour fêter l’anniversaire de la Commission européenne.
Mais nous suivons encore d’autres personnages (une certaine agilité d’esprit nous est demandée) : un étourdissant prologue nous les a présentés, confrontés l’un après l’autre à un cochon fou, traversant en tous sens ce centre-ville de Bruxelles où sont installés les services de la Commission – au moment même où un crime était commis dans un hôtel proche. Le commissaire Brunfaut tente de mener l’enquête sur cet assassinat, l’assassin semble être au service d’un réseau d’espionnage associant l’OTAN et le Vatican, le frère de Martin Susman, Florian, président de l’EPP, European Pig Producers, doit se rendre à Budapest pour présider une importante réunion concernant les exportations de cochons en Chine mais se trouve bloqué sur l’autoroute par des hordes de migrants qui affluent en sens inverse – quant à David De Vriend, survivant d’Auschwitz, il s’adapte fort mal à la maison de retraite où il emménage et qui surplombe, funeste présage, un immense cimetière…
Bien sûr la satire des fonctionnaires européens est réjouissante – et nous rappelle les pages tout aussi sarcastiques dans lesquelles Albert Cohen dépeignait les travers et ridicules de la SDN. Nous découvrons les démêlés et rivalités entre les services, les ruses et les bassesses des ambitieux, la morgue des puissants. Robert Menasse se livre aussi à une parodie réussie du langage – du verbiage – technocratique : les euphémismes dissimulent les vérités qui pourraient gêner et les hyperboles grossissent les initiatives timorées. Mais l’ambition de Robert Menasse est plus vaste – et ses œuvres précédentes en témoignent, si l’on pense, par exemple, au superbe Chassés de l’enfer (Verdier, 2010). Peut-être les titres de chapitres, qui font songer à Voltaire et à d’autres romanciers du XVIIIe siècle, peuvent-ils nous mettre sur la piste : « Il n’est pas obligatoire qu’il existe des liens réels entre les choses, mais sans eux tout se désagrégerait », « La fin, un prolongement du présent – nous-mêmes, une condition préalable du passé »… Cà et là le narrateur formule des maximes qui peuvent éclairer ces multiples événements qui semblent dépourvus de sens : «  L’Histoire n’est qu’un mouvement de balancier entre pathos et banalité  », « L’amour n’est qu’une fiction (…) dont l’existence n’est pas démontrée ». Ce roman s’apparenterait alors à un conte philosophique dont les thèmes seraient la vacuité des ambitions humaines, la mélancolie qui naît de la conscience des occasions perdues, de la déperdition de nos forces, de l’agonie de nos désirs et du poids d’un destin absurde. Se lirait alors en filigrane de ces centaines de pages : « Vanité, tout est vanité et poursuite du vent » – Robert Menasse, Écclésiaste du siècle commençant ?

Thierry Cecille

La Capitale
Robert Menasse
Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni
Verdier, 439 pages, 24

Labyrinthe du vide Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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