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Intemporels Guerre et père

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Didier Garcia

Dans ce roman posthume et autobiographique, l’Américain Moritz Thomsen (1915-1991) revient sur les deux traumatismes de sa vie.

Mes deux guerres

L’incipit annonce d’emblée la couleur : « Ce livre traite de mon engagement face à deux catastrophes, la Seconde Guerre mondiale et mon père ». Et Moritz Thomsen plus loin d’ajouter : « Il s’agit là des deux grandes guerres de ma vie ». Qu’il reconnaît avoir perdues.
De là ce livre bicéphale, ce diptyque qui s’ouvre par un portrait à charge (et c’est encore peu dire) de la figure paternelle, entrepris à 72 ans, âge auquel d’ordinaire on paraît plutôt enclin à enterrer la hache de guerre. D’autant que son père s’était éteint dix-sept années auparavant.
Les premiers chapitres nous plongent dans une vie de famille compliquée que nous peinons à appréhender, ce qui semble également valoir pour l’auteur : « Si cette histoire familiale, chaotique, convulsive, racontée dans le désordre, est difficile à suivre, ne vous mettez pas martel en tête : j’ai moi-même du mal à m’y retrouver. » Pour malmené qu’il soit par l’absence d’une chronologie rigoureuse, le lecteur y gagne beaucoup plus qu’il n’y perd, se retrouvant aspiré par un récit qui part dans toutes les directions, comme si Thomsen s’efforçait de l’étourdir et de lui faire vivre ce qu’il a lui-même vécu. Dans son évocation, l’auteur se montre impitoyable, évoquant l’un après l’autre tous les défauts de ce père haï, faisant de lui un personnage abject capable de la plus grande cruauté, notamment avec les animaux (à l’âge de 15 ou 16 ans, « il a attaché deux chats ensemble par la queue, il les a suspendus sur un fil à linge, puis il est resté là, assis sur les marches du perron, à les regarder se mettre en pièces »). À l’en croire, il l’a toujours vu nourrir « toutes sortes de préjugés à l’encontre des catholiques, des Juifs, des Noirs, des Mexicains, des Italiens et de tous les peuples basanés et de petite taille ».
Malgré la chronologie chaotique, Thomsen en arrive presque naturellement à ce dimanche de décembre (le 7 très exactement) qui nous arrache à son père raciste et mal-aimant : le bombardement de Pearl Harbor en 1941 inaugure une nouvelle page de sa vie.
Dès lors nous allons l’accompagner dans sa formation de pilote (ce qu’il appelle sa « carrière d’aviateur »), une formation que l’entrée en guerre des États-Unis le contraint à suivre : « Comme la plupart des appelés de 1940, je ne ressentais aucun enthousiasme au sujet de cette guerre qu’on nous préparait ; bien au contraire, j’éprouvais une sorte de dégoût pour les gouvernements européens corrompus et chancelants qui avaient permis à Hitler d’envahir les pays occidentaux. » Elle l’entraîne bientôt à Londres, d’où il prend part à des missions périlleuses au-dessus de l’Allemagne (ne sachant même pas si elles faisaient plutôt 3 000 victimes ou 30 000), risquant à chaque fois d’y laisser sa peau. Des expériences traumatisantes, ponctuées par les tirs de la DCA (cela nous vaut une description d’une vingtaine de lignes du son « très particulier d’un obus de DCA explosant » contre un appareil en vol), et les morts douloureuses des copains, en général pas belles à voir, qu’il nous décrit avec une précision chirurgicale.
On l’aura compris : ce roman charrie beaucoup de douleurs, donnant parfois l’impression qu’elles se valent. Mais sans pour autant être triste ou céder à la plainte. Peut-être parce que Thomsen avoue n’avoir pas réussi à dire certaines choses : « Il est aussi impossible de retrouver les souffrances et la terreur de la guerre que de vraiment se souvenir de la douleur causée par une dent infectée ». De la même façon qu’il ne parvient pas à donner du sens à « la gratuité de toutes ces morts subites qui n’étaient pas des morts, mais des absences – des places vides à table, des lits inoccupés dont des inconnus venaient presque immédiatement prendre possession ». Mieux encore : Mes deux guerres est un roman enlevé, vif, nerveux, qui emporte beaucoup plus qu’il n’afflige, mais qui ne se prête pas volontiers à un résumé, car il fourmille d’épisodes qui se succèdent à un rythme effréné. Comme si l’auteur s’était efforcé de vider sa mémoire au plus vite (une mémoire dans laquelle rien n’est lisse) afin de ne rien oublier.
Au-delà de sa facture strictement autobiographique, cette confession présente aussi une dimension politique. Qui propose une lecture très personnelle de l’Histoire des États-Unis, déduite de la trajectoire du père de l’auteur : « Il y a dix ans, à cause du krach, il a perdu son unique million ; quatre ans de guerre et il s’est complètement refait ». Cette guerre, au moins, n’aura pas été inutile pour tout le monde.

Didier Garcia

Mes deux guerres, de Moritz Thomsen
Traduit de l’américain par Éric Chédaille,
Libretto, 496 pages, 12,80

Guerre et père Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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