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Intemporels Aux confins du monde

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Didier Garcia

Avec les nouvelles de Tierra del Fuego, le Chilien Francisco Coloane (1910-2002) fait de la Patagonie une terre de légendes.

Dans mes nouvelles et mes romans, disait Coloane, j’ai essayé d’exprimer l’âme de l’homme chilien, surtout celui de Chiloé ou des Magellanes, qui se trouve confronté aux mers, aux golfes, aux cordillères déchiquetées et creusées par les glaces millénaires du Sud, rongées par l’océan le plus déchaîné de la planète. »
Bienvenue donc en Terre de Feu, avec ses animaux emblématiques (les guanacos), et ses noms exotiques qui font rêver (le Páramo, la Patagonie, Ultima Esperanza, Punta Arenas, Puerto Eden, Santa Cruz…), mais où la vie ressemble pourtant bien souvent à un stage de survie en milieu hostile. Il faut reconnaître que les territoires ici ne mentent pas : ils sont aussi beaux qu’ils sont inhospitaliers (à l’instar de la cordillère : sauvage, dense et abrupte à la fois), faisant de l’homme qui les parcourt un être de passage. Et la mer y montre souvent plusieurs visages : après la tempête, on la découvre « avec une sorte de déconcertante innocence succédant à ses méfaits nocturnes ».
En Terre de feu, on meurt facilement, que ce soit à bord d’un navire, comme dans « Cinq marins et un cercueil vert » (le timonier Martín est mort à bord) ou dans « Comment mourut le Chilote Otey » (les rescapés d’un soulèvement ouvrier se retrouvent face à leur ennemi dans une bataille qui va faire des morts et des fusillés).
Quand on n’y meurt pas, on y boit sans modération (dans « Cinq marins et un cercueil vert », Foster est tellement ivre qu’il en oublie le cercueil qu’il doit convoyer jusqu’au cimetière, et même le bateau dans lequel il avait caché de l’argent), de préférence autour d’un feu et au fond d’une grotte, le décor idéal pour que les langues se délient. L’alcool aidant, ces hommes, qui sont plutôt des taiseux, préférant communiquer avec les arbres, les nuages ou les pierres qu’avec les humains, se mettent soudain à parler, racontant des histoires vaguement cosmogoniques (lesquelles rappellent des légendes indiennes), ou bien évoquent des personnages dont l’histoire personnelle les a marqués, comme ce pêcheur qui chaque soir jetait son repas à l’endroit précis où sa femme s’était noyée quelques années auparavant, ou comme ce géant yougoslave qui affirme avoir passé huit jours entiers sur un rocher avec pour seule alimentation la ration de 20 haricots crus par jour.
Les hommes (car c’est un univers essentiellement masculin) qu’on croise dans ces nouvelles exercent des professions que Coloane a approchées de très près : des chercheurs d’or, des chasseurs de phoques, de renards et de loutres, des plongeurs en scaphandre pêchant des moules, des ouvriers, des marins (qui sont surtout des vagabonds des mers), un cuisinier à bord d’une goélette, un gars qui a été berger pendant trois ans (« je ne voyais plus la mousse comme une herbe verdâtre qui poussait sur l’écorce terrestre, mais comme un élément plus vital et plus étrange qui accompagnait mon existence, tel que mon cheval ou mon chien »)… On y rencontre même un ancien meurtrier, qui a tué un chercheur d’or et qui n’est pas loin de récidiver.
Ce qui rend ce milieu encore plus hostile, c’est la cupidité des hommes (la violence de la nature et la sauvagerie de l’être humain se confondent, et l’on ne sait laquelle déteint sur l’autre). Elle refait surface à propos de tout et n’importe quoi : « Seul l’argent comptait dans la vie » confesse l’un d’eux. Tous les hommes ici semblent cupides : ceux qui sont riches parce qu’ils espèrent l’être davantage, ceux qui sont pauvres parce qu’ils aspirent à l’être moins. Les uns comme les autres sont disposés à tuer s’il le faut, et leur avidité porte autant sur l’argent que sur les rares corps féminins qui passent à proximité de leur regard.
Dans ce recueil de neuf nouvelles publié en 1963, Francisco Coloane, considéré comme le pionnier du récit d’aventures en Amérique latine, et qui a été tour à tour baleinier, contremaître dans une estancia, gabier sur une corvette, explorateur dans l’Antarctique, se retrouve comme un poisson dans l’eau, dans des situations qu’il a sans doute lui-même vécues et dans un décor qu’il connaît parfaitement. Son talent de conteur, qui rappelle celui de Jack London ou de Jim Harrison, fait le reste pour envoûter le lecteur et l’inciter à tourner les pages. Il parvient même à lui faire oublier la vie rude que chacun mène dans cette Amérique australe. Comme le note un personnage, « on dit que la Terre de Feu est maléfique », mais « il arrive toujours quelque chose à celui qui veut la quitter ». Le lecteur, quant à lui, la quitte vraiment à regret.

Didier Garcia

Tierra del Fuego, de Francisco Coloane, traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry, Libretto, 192 pages, 8,30

Aux confins du monde Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.