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Domaine étranger La bande à Berlin

juin 2019 | Le Matricule des Anges n°204 | par Camille Cloarec

Le deuxième recueil de nouvelles de Lucia Berlin (1936-2004) est imprégné d’histoires d’amour chaotiques, d’alcoolisme incurable et de personnages victimes de leurs passions.

Un soir au paradis

Je suppose que je m’adresse à des femmes, des femmes fortes, des femmes mûres. » En effet, les femmes occupent une place centrale dans l’œuvre littéraire de Lucia Berlin. Pas n’importe lesquelles : celles qui à 19 ans se retrouvent mariées avec un ou deux bébés sur les bras, celles qui attendent indéfiniment que leurs maris rentrent du travail en compagnie de plusieurs bouteilles de Jim Beam, celles qui divorcent plus qu’une fois, celles qui se battent contre la petitesse de leur époque. Ses narratrices, qui s’appellent souvent Lisa, Laura ou Maya, se révèlent être autant de versions kaléidoscopiques de l’écrivaine. Imparfaites (« Elle ignorait ce que c’était d’être une bonne épouse. Elle faisait des trucs comme tenir le côté brûlant de la tasse quand elle lui tendait son café, lui présentant l’anse. »), délaissées et désespérées, ces dernières se sont emparées maladroitement de leurs vies à bras-le-corps, et n’ont pas peur des blessures qui en résultent. Les vingt-deux nouvelles dont est composé Un soir au paradis, en écho aux quarante-trois autres du Manuel à l’usage des femmes de ménage (Grasset, 2017), en témoignent. Toujours d’inspiration autobiographique quelle que soit la narration (« elle » ou « je »), elles reviennent selon une chronologie pleine de désordre sur la vie dispersée aux quatre coins du continent américain menée par leur auteure. Si le Manuel offrait une plongée dans les États-Unis des années 70-80, ce deuxième opus, plus introspectif, va et vient à travers les pays, et notamment le Mexique, sans jamais s’ancrer nulle part.
Les premières scènes se déroulent au Texas, alors que Lucia vivait chez ses grands-parents et qu’elle vagabondait dans les rues moites en compagnie de son amie syrienne Hope. Puis la famille s’installe au Chili, où elle grandit solitaire et désœuvrée entre une mère dépressive qui demeure cloitrée dans sa chambre et un père ingénieur des mines. « Je me sentais vieille. Pas adulte, mais vieille comme aujourd’hui. De savoir qu’il y avait tant de choses que je ne voyais pas, ou ne comprenais pas, et maintenant c’est trop tard  », réalise-t-elle alors qu’elle commence des études au Nouveau-Mexique. Puis l’écrivaine se marie une première fois avec un sculpteur, vit avec lui à Albuquerque et donne naissance à deux garçons. Son deuxième mari (« elle savait que ce n’était pas un bon mariage non plus  ») est pianiste ; le troisième et dernier, Buddy Berlin, est un jazzman toxicomane avec lequel elle aura deux autres fils. Après avoir séjourné avec lui à Yelapa, au Mexique, Lucia Berlin se retrouve seule à élever ses quatre garçons en Californie, où elle occupe une dizaine de professions en buvant beaucoup – elle « ne s’avoue pas qu’elle boit, mais elle cache ses bouteilles. Pour que ses fils ne les vident pas, pour ne pas les voir, avoir à les affronter ».
Ce parcours de vie incroyable, durant lequel elle s’est liée d’amitié avec les écrivains Saul Bellow et Robert Creeley, a combattu sa dépendance tout en étant successivement femme de ménage, enseignante, standardiste et auxiliaire médicale, nourrit inextricablement son écriture. Les soixante-seize nouvelles qu’elle a publiées de son vivant sont une invitation à traverser son existence débordante d’excès, d’intensités et de déceptions. Qu’importe le point de vue adopté, elles parviennent à nous faire pénétrer chacune une temporalité et un univers différents – l’ennui d’un après-midi vide à New York (« Le temps des cerisiers en fleurs »), la désillusion qui conclut une longue période de bonheur (« La maison en adobe avec le toit de zinc ») ou encore l’extrême lucidité d’une alcoolique en centre de désintoxication (« Jour de pluie ») sont autant d’images saisissantes et disparates, qui forment peu à peu un patchwork cohérent. Ce qui unifie ces différents morceaux de vie, c’est bien l’angoisse de la mort (« Non, rien ne s’arrangerait. Angoisse et désolation lui étaient familières, comme un retour. À la poussière. »), qui hante l’œuvre de l’auteure. Tout comme les bouteilles planquées dans la machine à laver, les téléphones qui sonnent dans le vide, la naïveté sans faille avec laquelle elle aborde chaque chose (« à ce moment-là, elle croyait que cet enfant naîtrait dans un monde tendre et sûr »), les échecs sans cesse répétés. La littérature est la ligne de force qui se dégage de toutes ces années de brouillon, les sauvant. À la fin, soudain détachée de son propre destin, Lucia Berlin dresse le bilan de sa vie, « une vie pleine de beauté et d’amour, en définitive. Il (lui) semblait l’avoir traversée comme (elle avait) traversé le Louvre, en observatrice invisible. » Camille Cloarec

Un soir au paradis, de Lucia Berlin
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Valérie Malfoy, Grasset, 352 pages, 22

La bande à Berlin Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°204 , juin 2019.
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