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Domaine étranger La réalité et son double

octobre 2019 | Le Matricule des Anges n°207 | par Guillaume Contré

En une poignée de pages, le Tchèque Karel Pecka dresse un portrait touchant de deux êtres pris dans les rouages de l’absurdité étatique.

Les Yeux de Sacha

On liquidait l’opération de pom-page » : deux types sont employés à pomper l’eau des marais dans un coin glacial de la Bohême, sur les rives de la Kamenice. Le thermomètre tourne autour du zéro, on patauge dans la boue et la neige, il faut aller relever régulièrement les niveaux des différentes pompes et supporter ce pénible train-train sans trop faire d’histoires. Tant bien que mal, Macek et le narrateur, compagnons forcés par les circonstances, s’arrangent de tout cela. Ils n’ont guère le choix, de toute façon. Il faut travailler ou faire comme si.
Cette résignation, Karel Pecka (1928-1997) la connaît bien, lui qui, à peine âgé de 20 ans, sera condamné à onze ans de travaux forcés, tout ça pour avoir fait circuler un texte mettant en doute les qualités artistiques du réalisme socialiste. Une expérience qui fera de lui un écrivain de premier plan, quand bien même son œuvre ne sera diffusée que sous la forme clandestine du samizdat. Dans un pays en proie à la « normalisation », les artistes et autres intellectuels, interdits de pratique, se voient obligés, pour survivre, de prendre toutes sortes d’emplois, y compris les plus idiots. C’est là ce qui sert de toile de fond à ces Yeux de Sacha, texte qui en moins de cinquante pages tend à la fable aussi incongrue qu’universelle.
Le Sacha du titre, c’est un chien en piteux état, croisé au hasard du chemin, dont le regard rappelle celui d’Alexander Dubčeck, figure de proue du Printemps de Prague. Nos deux travailleurs contraints l’adoptent un peu à contrecœur, comme si, en cet animal malingre mais capable de supporter stoïquement le froid, se chiffrait quelque chose de leur propre destinée. Car il y a indubitablement, dans la portion de terre marécageuse et le village déprimé que décrit Pecka, une sorte d’essentialisation du pays et du système. Tout y est précaire et prêt à être balayé au premier coup de vent : « je voyais notre roulotte au loin à gauche, réduite par la distance à un wagonnet de train d’enfant », dit le narrateur à propos du logement qu’il partage avec son camarade.
Si le narrateur essaie, à tort ou à raison, de croire à la pantomime du travail et de s’acquitter de sa tâche, son collègue, quant à lui, semble avoir mieux pris la mesure des choses. Ainsi, lorsque c’est à lui qu’il revient d’aller faire les relevés, il n’hésite pas à remplir la feuille de chiffres fantaisistes et se rend directement au bar, s’économisant ainsi la peine d’une tournée inutile. « La réalité n’a pas de valeur », explique-t-il à son collègue, « ce qui compte, c’est le rapport qu’on en fait ». Puis il ajoute : « notre système ne travaille pas avec la réalité, mais avec la façon dont elle est représentée, avec son image. Et même si tout le monde sait ce qu’elle est vraiment, on agit selon cette image transformée. » Ainsi, pour mieux tourner en bourrique cette réalité factice, s’invente-t-il un patron imaginaire qu’il ne cesse de consulter, alors que dans les faits les deux travailleurs sont laissés à l’abandon.
Mais le narrateur, au fond, n’est pas dupe non plus. Ainsi, en contemplant un tas d’ordures quelque part dans la morne campagne, il laisse son imagination dériver : « et si ces épaves se révoltaient un jour. Si elles élisaient un comité révolutionnaire sous la présidence, par exemple, de cette vieille antenne de télévision rouillée et tordue, et déclaraient la guerre aux palais comme aux chaumières. » En imaginant tous ces résidus de l’activité humaine déferler sur le monde pour le raser, il finit par se demander : « quelle baraque y résisterait ? Et quoi ? Nos murs méritent-ils de rester debout ? »
Le nihilisme guette, n’était ce chien famélique auquel on ne peut que finir par s’attacher. C’est peut-être lui et son destin modeste qui permettra au narrateur de ne pas se laisser ronger par la « bulle de colère » qui finit par l’envahir.

Guillaume Contré

Les Yeux de Sacha, de Karel Pecka
Traduit du tchèque par Hanna Barraud, Alidades, 48 pages, 6

La réalité et son double Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°207 , octobre 2019.
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