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Domaine français Montrer l’absence

mars 2020 | Le Matricule des Anges n°211 | par Jean Laurenti

Revisitant à la première personne une série de livres, films ou photographies, Bertrand Schefer mène une réflexion féconde sur le hors-champ de la représentation.

Peut-être ne saura-t-on jamais complètement à quel trafic on se livre avec les images, à quel trafic nécessairement obscur », écrit Bertrand Schefer dans un des textes qui composent Disparitions. C’est en effet à ce « lent et ténébreux travail » qu’elles accomplissent en nous, autant qu’à celui qui est nécessaire pour comprendre les liens étroits que nous tissons avec elles au long d’une vie, leur rôle dans notre construction qu’est consacré ce livre. Il va de soi qu’une telle tâche est gigantesque et qu’on ne saurait en témoigner que de façon fragmentaire. Ces chapitres de nature diverse – étude d’œuvre cinématographique, photographique ou littéraire, récit à tonalité autobiographique – sont chacun comme une immersion au cœur du processus par lequel la rencontre avec telle image (celle-là et non une autre) se produit. Comment elle se love dans les strates de notre mémoire, entre en résonance avec d’autres images du répertoire intime et quelquefois ressurgit pour nous révéler un sens que nous n’avions fait qu’entrevoir.
D’un texte à l’autre, par-delà les dates, les contextes de rédaction et les objets traités, des motifs circulent, se répondent,
Homme d’images (il est auteur de films, notamment du très beau Exercice de fascination au milieu de la foule, co-réalisé avec Valérie Mréjen), traducteur (en particulier du Zibaldone, œuvre monstre de Leopardi dont il assimilait le dispositif d’enregistrement des actes de pensée à celui d’une chambre noire), Bertrand Schefer a également publié plusieurs romans et récits, dont le récent et passionnant Série Noire. Et c’est bien par l’écriture, jusque dans sa matérialité même, qu’il se propose de questionner les images. « La page éblouissante posée devant nous va se murer dans le silence ou se mettre à parler. Nous attendons. Puis nous plongeons dedans comme du haut d’une falaise. Et sur la page à l’endroit de l’impact, ce trou minuscule où nous disparaissons, où nous nous effaçons. (…) Nous sommes seuls dans le silence de notre chambre noire. (…) Nous savons que cette page est le hors-champ possible de toutes les images. »
Cette quête des images fondatrices est évidemment aussi celle de la mémoire. Le processus du souvenir est à l’œuvre au sein même de l’acte de voir : « on se souvient déjà de ce qu’on est en train de voir » ; « on voit le souvenir se faire avant de s’oublier ». On trouve ainsi dans le texte d’ouverture une clé de lecture lumineuse et poétique qui éclaire l’ensemble du livre : « nous pensons que toutes les images enregistrées depuis le commencement racontent cela : l’apparition de leur disparition. »
Une des plus belles illustrations de cette proposition se trouve dans l’évocation d’une œuvre qui si elle n’est pas plastique mais littéraire n’en déploie pas moins une grande puissance visuelle. Dans Yann Andréa Steiner, Marguerite Duras raconte la suspension du geste qui consiste à ouvrir la porte au visiteur qu’elle s’apprête à accueillir. Parce qu’une fois que le jeune homme sera entré chez elle, c’en sera déjà fini de l’histoire à venir. « (…) ce fatal de l’histoire qui va s’écrire est déjà là, justement, dans la seconde du regard à travers la porte entrebâillée. »
Ce que l’on a à peine eu le temps de voir ou de vivre s’apprête à disparaître et la réactivation toujours possible par un acte de création ou par la convocation mémorielle d’une image mentale ne peut qu’entériner cette disparition. La portée heuristique des propositions déclinées dans le livre de Bertrand Schefer trouve évidemment des échos chez le lecteur… Dans Blow up de Michelangelo Antonioni, il voit une photographie que son auteur ne cesse d’agrandir pour en scruter un détail mystérieux, jusqu’à ce que le grain de l’image dissolve le visible dans l’abstraction. Dans la scène finale de Gerry, de Gus Van Sant, un personnage que l’on pensait voué à la mort dans le désert aride où il s’était perdu est maintenant installé, le visage brûlé par le soleil, sur la banquette arrière d’une paisible berline familiale. Tout près de lui un petit garçon est assis, qui pourrait être son double surgi du passé et lui-même un fantôme à venir, une anticipation rêvée par l’enfant. À côté de l’homme qui conduit, on devine une présence invisible sur le siège du passager, absence au regard qui irradie la scène que le spectateur est convié à interpréter.
C’est que depuis sa naissance, rappelle Bertrand Schefer, le cinéma s’est trouvé « écartelé » entre « le réalisme et l’illusionnisme ». Presque en même temps, Lumière enregistrait l’arrivée d’un train dans une gare et Méliès filmait la disparition d’une femme sur la scène du théâtre d’un magicien. Tout le cinéma est marqué par cette dualité native qui se donne ainsi à connaître de façon plus explicite peut-être que dans les autres arts de la représentation.
Dans le foisonnement des possibles que portent les images, nous sommes ainsi invités à parier sur le sens caché qu’elles recèlent, c’est-à-dire à nous aventurer vers notre propre vérité.
Jean Laurenti

Disparitions, de Bertrand Schefer
P.O.L, 223 pages, 18

Montrer l’absence Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°211 , mars 2020.
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