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Traduction Julien Lapeyre de Cabanes

juin 2020 | Le Matricule des Anges n°214

Requiem pour une ville perdue, de Aslı Erdoğan

Requiem pour une ville perdue

Les traducteurs, comme tout le monde, ont tendance à se voir plus beaux qu’ils ne sont. Le premier trait caractéristique de cette prétention, c’est de vouloir qu’on reconnaisse le traducteur comme égal, en dignité et en traitement, à l’auteur – puisqu’on ne dit plus « écrivain », ceci expliquant peut-être cela. Le traducteur en a assez d’être oublié comme un obscur transcripteur d’œuvres qu’il n’a pas écrites, dans l’ombre de l’écrivain, et de voir son nom en tout petit sur la couverture ; il veut qu’on reconnaisse sa part de « création » – s’il faut parler en ces termes. Dans cette équivalence que la revendication sous-entend entre écrire et traduire, la malhonnêteté intellectuelle – commune aux auteurs et aux traducteurs – est dans l’intransitivation des verbes. Vous écrivez, certes, mais quoi ? Vous traduisez, excellent, mais qui ? C’est là que les choses deviennent excitantes, du moins discutables. Est-ce génial, est-ce médiocre ? En général, marché oblige, c’est plutôt médiocre ; un point pour le traducteur : il y a infiniment plus de mérite à traduire À la recherche du temps perdu en bengali qu’à écrire un mauvais petit roman. Il faut cependant, pour traduire du Proust, qu’il y ait eu l’écrivain Proust. Tout dépend donc de l’auteur et quoi qu’en dise le traducteur, on ne fait jamais que s’adapter, avec plus ou moins de plaisir et d’orgueil. Pour s’en donner, l’autre tendance du traducteur, dans cette même logique d’identification avec l’auteur – cas typique de mimétisme d’appropriation, dirait René Girard –, sera de proclamer sa symbiose avec le texte qu’il traduit, d’en vanter toujours l’originalité, la complexité, la nécessité, etc., bref d’en grossir les qualités pour s’en approprier le mérite, laissant enfin entendre que ce merveilleux texte d’un autre, il est le sien. Rien n’est plus douteux. Il serait plus honnête d’avouer simplement qu’on ne traduit pas toujours la littérature qu’on aime, ni même qu’on estime ; on a parfois de la chance, et personnellement j’ai déjà eu cette chance, parfois non. La question est : cela empêche-t-il de bien faire son métier, quitte à reconnaître, sans lyrisme aucun, qu’il n’est que cela ? Je crois que non.
Avec Aslı Erdoğan, je me suis retrouvé dans la position très particulière de traduire une littérature qui a priori n’est pas mon « genre » – je veux dire vers laquelle mon goût de lecteur ne me porte pas spontanément, ni que, fussé-je « auteur », j’aurais voulu écrire – mais que la personnalité de l’écrivaine, son courage, sa sincérité, son engagement politique et littéraire, son héroïsme enfin, m’ont amené à apprécier et à respecter de façon singulière. La première fois qu’on m’a confié une traduction d’Aslı Erdoğan, elle était en prison. C’était en septembre 2016, quelques mois après le coup d’État manqué en Turquie, à la suite duquel beaucoup de journalistes, d’intellectuels et d’écrivains turcs furent arrêtés, pour des motifs injustes et généralement grotesques, cela va sans dire. Aslı Erdoğan, pour quelques chroniques dans un journal qualifié de « pro-kurde », donc « terroriste », par le pouvoir, en faisait partie. Elle était emprisonnée, sans avoir été jugée, dans l’attente d’un procès qui avait toutes les chances de virer à la mascarade criminelle. Il fallait faire vite pour traduire et publier en France ses chroniques, celles-là même du délit, interdites de parution en Turquie, sous la forme d’un livre qui les rassemble, Le Silence même n’est plus à toi. Il parut après qu’Aslı Erdoğan, heureusement, eut été libérée, mais encore assignée à résidence à Istanbul. Elle vit désormais exilée en Allemagne, toujours sous la menace de l’arbitraire délirant du régime de Recep Tayyip Erdoğan. Après avoir ensuite traduit son premier roman, L’Homme coquillage, paru dans les années 1990 et jusque-là inédit en français, j’ai eu l’honneur de traduire son Requiem pour une ville perdue, publié ce mois-ci en France.
Le livre porte bien son titre : un « requiem », oui, ou une « élégie », puisque le premier mot n’existe pas en turc. « Une ville » : Istanbul, évidemment, mais davantage : une folie urbaine. « Perdue » : l’exil, la perte, la chute – la vie de l’écrivaine ne raconte que cela. Le lyrisme noir qui caractérise pour moi l’écriture d’Aslı Erdoğan, je le trouve sublimé dans ce livre qui est, à bien des égards, son chef-d’œuvre, presque un testament littéraire, qu’on me pardonne l’expression. Il faut en reconnaître l’étrangeté pour en goûter la force. C’est une longue errance, cyclique, obsessionnelle, dans un paysage halluciné fait de ruelles, de mots et d’ombres, où le « je », fragile et acharné, cherche sans relâche, dans une sorte de halètement sublimé en souffle poétique, une forme de communion, par le verbe, avec le monde, hors de la double angoisse du corps et du temps dont il raconte l’histoire. La noirceur de ces pages, leur lecteur en conviendra peut-être, est éprouvante. Sans doute parce qu’elle m’est étrangère, j’ai voulu, pour la retranscrire, ne pas chercher à l’« éprouver », comme on traduirait en fusionnant, mais m’attacher à en saisir, par le travail du style, du style seulement, la beauté proprement stupéfiante. Durant cette expérience de mise à distance, pour ainsi dire, d’un texte dont la fréquentation avait quelque chose de vertigineux, c’est la peur que je sentais d’être littéralement fasciné, donc incapable d’avancer dans l’espèce de corps à corps qu’est la traduction, qui m’a fait progressivement réaliser la puissance, le génie envoûtant de ce livre. Et l’envie, dès lors, d’être à la hauteur de ce génie qui m’est étranger. Cela pour dire, enfin, que c’est parfois en se défendant farouchement de s’identifier à l’auteur comme de « plonger » dans son texte que le traducteur, ramené à son seul métier, en prend toute la mesure, et s’en éprend – parce qu’il y résiste avec ses moyens à lui. La traduction des livres d’Aslı Erdoğan, de celui-ci tout particulièrement, représente pour moi une expérience de ce type. Une sorte de sublimation de l’altérité par l’effort de la maintenir telle ; le contraire, explicitement, de ce que cherche Aslı Erdoğan, elle, en écrivant. Et c’est elle à la fin que les lecteurs, j’espère, reconnaîtront tout entière dans la traduction de ce livre qui ne ressemble qu’à elle.

* A traduit entre autres Ahmet Altan, Burhan Sönmez, Selahattin Demirtaș. Requiem pour une ville perdue vient de paraître aux éditions Actes Sud.

Julien Lapeyre de Cabanes
Le Matricule des Anges n°214 , juin 2020.
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