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Essais La vie est là

juin 2020 | Le Matricule des Anges n°214 | par Thierry Cecille

Qu’il voyage au loin ou entre les rayons d’une bibliothèque, Nicolas Bouvier collectionne les images : visages et paysages du monde-tel-qu’il-est.

Du coin de l’œil : Ecrits sur la photographie

Nicolas Bouvier le répétait sou-vent : son véritable métier, celui qui le nourrissait, était celui d’iconographe, c’est-à-dire non pas, « comme une étymologie trompeuse pourrait le suggérer, un peintre d’icônes » mais un « chercheur d’images, qu’une clientèle variée lui demande, et qui ce faisant en trouve de plus belles, cocasses, singulières qu’on ne lui demandait pas ». Par ailleurs, bien sûr, il photographia durant ses voyages ce que son « usage du monde » lui permettait de découvrir. Il fut également, au début de son séjour au Japon, durant quelques mois, photographe pour des particuliers ou pour la presse japonaise. Les textes ici rassemblés (de 1965 à 1996) témoignent de ces expériences ou rendent hommage à des photographes amis – Ella Maillart, Jean Mohr… – ou sur lesquels il travailla – la dynastie genevoise des Boissonnas.
Nous entendons ici, de nouveau, le ton inimitable de Bouvier, alliant la confidence amusée au lyrisme retenu, toujours prêt à l’auto-ironie comme à une sorte de tendre complicité avec les êtres, la nature et les objets. Sans doute s’est-il fabriqué une sagesse sagace, une religion subjective qui le relie au monde – peut-être proche du shintoïsme ? En effet, « le shintoïsme, religion originelle du Japon et qui rappelle certains cultes ruraux du monde latin, est éminemment optimiste. C’est une action de grâces adressée à l’Ordre naturel qui est jugé bon et réjouissant ». L’œil toujours aux aguets, Bouvier sait s’effacer, n’être plus qu’une sorte de réceptacle pour tous les spectacles de la vie, du plus infime au plus grandiose, d’une image pieuse médiévale représentant « sainte Ursule contre les rats » à la « joaillerie de vasques, de galets, de cascades » qu’invente la Verzasca, rivière du Haut-Tessin.
Les photographies fixent, constatent, et le plus souvent parlent d’elles-mêmes. Bouvier se défend donc de les commenter : à partir d’elles, plutôt, il médite, rêve, se souvient. On pourrait dire qu’il les légende, non au sens habituel du terme – ajouter des mots superfétatoires au bas d’une image – mais en ce qu’il leur adjoint un légendaire qui lui est propre. Car s’il y a en elles du sens, celui-ci demeure flottant. Peut-être à l’image de l’Apollon d’Héraclite qui « ne montre ni ne cache, mais fait signe », Bouvier jamais n’assure, n’assène jamais, il questionne : « La vie ne fait que nous interroger par images (…). Notre unique et plus noble occupation est d’en décoder l’héraldique secrète et le sens et de cesser de percevoir le monde comme un agrégat d’éléments étrangers et distincts ».
Quand Bouvier rassemble les images d’archives qui témoignent des activités de la Croix-Rouge depuis sa fondation, il y voit « les greniers du chagrin » et la preuve douloureuse que « comme la musique ou la lumière, la souffrance n’a pas de patrie : elle est intemporelle, omniprésente, universelle ». Observant des photos de New York, il admet que l’usage de la couleur, même si se perd avec elle quelque chose de la noblesse et de la tenue du noir et blanc, permet de rendre « l’invraisemblable bariolage de la vie et de la rue ». Sans doute le photographe a-t-il un rapport particulier au temps : traversant les gares délabrées qui parsèment la longue trajectoire du Transsibérien, il doit être capable de saisir « le bougé et le flou » pour dire l’instantané, le mouvementé, le transitoire. Mais il doit aussi pratiquer l’attente, la pause, être un artiste de la patience, afin que se décante le dissimulé : le tableau que devient une simple palissade « après une année d’érosion, dégradation, gel, redoux ».
De cette « héraldique » à décrypter que proposent les images, les visages sont sans doute les signes les plus complexes et les plus riches. Bouvier ne cesse de les observer, de se réjouir de leur diversité, de s’enchanter de la singularité de chacun. Véritable « chasseur de têtes », il s’efforce de rendre la « douceur désarmée » du visage d’une vieille Aïnou d’Hokkaido ou s’enthousiasme pour « l’espièglerie, une sorte d’optimisme amusé » qu’expriment les visages photographiés par Ella Maillart au Népal. Même la tête de mort, quand il s’agit d’art toltèque ou maya, l’attire : « Je ne vois ni fossiles ni coquillages qui puissent rivaliser avec ce chef-d’œuvre de design. Pour ma part, je n’ai aucune objection à faire un jour – le plus éloigné possible – cette tête-là ».

Thierry Cecille

Du coin de l’œil : Écrits sur
la photographie,
de Nicolas Bouvier
Héros-Limite, 218 pages, 14

La vie est là Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°214 , juin 2020.
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