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Domaine étranger La guerre contre les lapins n’aura pas lieu

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218

Les dérives bureaucratiques sont la cible de ce bref récit argentin qui, un siècle après sa publication originale, n’a pas perdu de sa fraîcheur.

Le Coccobacille de Herrlin

L’Argentin Arturo Cancela (1892-1957) fait partie de la cohorte de ces écrivains de second rang, un peu oubliés aujourd’hui, mais qui n’en ont pas moins laissé, ici ou là, comme des pépites surnageant au milieu d’une mer de textes que plus grand monde ne fréquente, de belles réussites littéraires. C’est le cas de ce court récit.
Le Coccobacille de Herrlin, qui ouvrait à l’origine le recueil Tres relatos porteños, publié en 1922, est certainement le meilleur des trois textes qui composaient ce qui est aussi le meilleur livre de son auteur (et le seul qui soit encore régulièrement réédité en Argentine). Paradoxalement (ou pas), les raisons qui expliquent que ce texte n’ait pas pris une ride sont peut-être aussi celles qui font qu’une bonne part de l’œuvre de Cancela puisse paraître aujourd’hui un peu datée. Car l’Argentin était avant tout un écrivain humoristique et l’humour, on le sait, dépend beaucoup (trop ?) de l’effet qu’il provoquera chez son lecteur (lequel, s’il ne rit pas, démontrera que le soufflé n’a pas monté) ; or, l’humour est souvent, aussi, limité dans le temps, lorsqu’il se base sur des référents (culturels, historiques, d’actualités) qui pourraient sembler un peu flous aux lecteurs des générations suivantes.
Fort heureusement, ce n’est pas le cas de ce Coccobacille de Herrlin qui, dans sa critique cinglante et drolatique des dysfonctionnements de l’État argentin, se présente comme une fable intemporelle sur les dérives bureaucratiques et les conséquences toujours néfastes des actions de « décideurs » qui sont rarement à la hauteur de leur fonction et ont une fâcheuse tendance à empêcher de laisser agir ceux qui seraient peut-être les mieux placés pour le faire.
Ainsi, Augusto Herrlin, scientifique suédois, maître de conférences à la faculté d’Uppsala, qui, alors qu’il « entrait tout juste dans la quarantaine », « était encore ce que l’on appelle, dans les milieux scientifiques de la vieille ville universitaire, un jeune plein d’avenir », promis en fiançailles depuis déjà huit longues années à la « septième fille du professeur Hedenius, titulaire de sa discipline », est-il invité en Argentine après qu’il a publié un « Rapport sur quelques observations relatives à une nouvelle maladie infectieuse du lapin de garenne (Lepus cuniculus vulgaris) », lequel, par le truchement de l’ambassadeur argentin en Suède, fait grand bruit dans le pays austral. Il faut dire que l’Argentine est alors en pleine « lutte contre le lapin et le lièvre, ennemis naturels de l’agriculture », des ennemis, pour tout dire plus fantomatiques qu’autre chose, tant cette guerre semble n’exister que dans les esprits échauffés des politiciens et autres dirigeants administratifs. Qu’importe, puisque le coccobacille suédois pourrait être la solution à leur problème.
Tout l’art d’Arturo Cancela est de raconter au millimètre près la mécanique absurde d’une série de décisions coûteuses et de plus en plus aberrantes reposant sur des chimères, comme si la politique n’avait besoin que de son propre mouvement d’inertie pour justifier ses choix. Les personnages risibles n’y manquent pas. Ainsi d’un certain docteur Gaona, bombardé membre de l’aussi pompeuse qu’inutile Commission de Contrôle Honoraire des travaux contre le lapin, laquelle dépend du non moins dispendieux Institut Modèle de Bactériologie Agricole, lequel est décrit de la façon suivante par l’auteur : « Personne ne pouvait égaler sa réputation en matière d’intégrité, car personne ne s’était systématiquement opposé comme lui aux décisions des cours d’appel, ni n’avait renoncé à autant de postes ministériels si peu de temps après les avoir acceptés sous prétexte d’aider la nation, ni n’avait subi de plus grand nombre de défaites électorales injustes. » Dès lors, pouvant s’enorgueillir d’un tel C.V., naturellement « sa nomination fut applaudie et montrée comme le signe que le Gouvernement était irrévocablement résolu à poursuivre la campagne lapinicide ».
Le pauvre Herrlin et son précieux coccobacille, avec tout ça, est un peu perdu tandis qu’on a tour à tour besoin et pas besoin de lui, qu’on le fait poireauter à force de délais bureaucratiques qui semblent davantage se soucier de leur propre organisation ubuesque que de la lutte contre le fameux ennemi amateur de carottes, et sa rigueur toute suédoise en prend fatalement un coup, puisqu’il finit par se laisser aller à une certaine nonchalance latine.
Arturo Cancela, sans jamais se départir d’un ton pince-sans-rire qui fait tout le sel de son récit, n’a plus qu’à administrer savamment les contretemps et les situations absurdes pour emporter l’adhésion du lecteur hilare.

Guillaume Contré

Le Coccobacille de Herrlin
Arturo Cancela
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Balkis Aboueleze
Éditions Corti,
156 pages, 16

La guerre contre les lapins n’aura pas lieu
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
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