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Histoire littéraire Le spectacle du monde

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218 | par Didier Garcia

Enfin disponibles en français, les mémoires monumentales de l’Espagnol Ramón Gómez de la Serna sont la somme « des expériences d’une vie ».

Considéré par Larbaud comme l’égal de Proust et de Joyce, tenu par Borges pour un « omnivore enthousiaste » ayant « inventorié le monde », vu par Robert Delaunay comme un « Apollinaire espagnol », Ramón Gómez de la Serna (1888-1963) est l’auteur d’une œuvre prodigieuse (plus de cent trente livres, allant du roman à l’essai, de la biographie au théâtre, de la nouvelle au conte pour enfants), mais il est surtout connu comme l’inventeur d’un sous-genre littéraire : la « greguería », sorte d’haïku en prose que Larbaud découvrit lors d’un voyage à Alicante en 1917 et qu’il fut le premier à présenter au lecteur français. Parues en 1948 à Buenos Aires, où l’écrivain espagnol s’est exilé avec son épouse en 1936 et où il est mort, ses mémoires couvrent soixante ans d’une vie bien remplie (de 1888 à 1948).
Comment rendre compte de ce « livre-monstre », selon les mots de sa traductrice ? Cette autobiographie a beau avoir été écrite « en toute sincérité », photos et articles à l’appui, elle n’en demeure pas moins surprenante par sa manière, la linéarité étant souvent mise à mal par des évocations annexes, qui sont autant d’arrêts suspendant provisoirement le développement chronologique, et qui en font un monument baroque dont le lecteur ressort un peu étourdi.
On y découvre bien entendu les grandes étapes de sa vie (son enfance, qui occupe ici une place considérable – « La vie est brève. C’est pourquoi les souvenirs d’enfance la surplombent » –, ses séjours à Paris, le décès de son père, son exil en Argentine), et plus encore le genre de vie qu’il a menée, dans « le questionnement perpétuel des livres », lequel « mène aux fontaines de l’âme ». Ses journées de travail par exemple : « En Espagne, je me couchais à sept heures du matin, mais en Amérique, il faut travailler davantage pour pouvoir subsister, et je me couche à neuf ou dix heures du matin » (pas étonnant que Larbaud en ait fait le veilleur de nuit de l’Europe). Son intérieur, et plus particulièrement son bureau, avec sa collection de presse-papiers en verre, ses murs couverts d’illustrations découpées dans des revues et jusque dans des livres, ses globes suspendus au plafond, son authentique réverbère d’éclairage public, ainsi que sa femme en cire grandeur nature. Et ce personnage central qu’est la littérature, incarnée en ces pages par les évocations de José Ortega y Gasset, Lorca, Unamuno, la vie littéraire madrilène, mais aussi par les journaux auxquels il a collaboré, des revues, comme la Revista de Occidente, qui publia les premiers textes de Kafka…
D’un point de vue thématique, ces mémoires embrassent tous les sujets, ou peu s’en faut : les dédicaces, les formules de politesse, le fait de fumer la pipe (« fumer la pipe consiste à utiliser plus d’allumettes que de tabac »), Madrid et son climat, la question de Dieu, les femmes, les éditeurs… Comme si, au cours de cette vaste reconstitution autobiographique, Ramón Gómez de la Serna avait le monde entier au bout de sa plume, prêt à être couché sur le papier (un papier ordinairement jaune, évoquant les rayons du soleil et safranant la vie, sur lequel il écrivait à l’encre rouge, symbolisant « le sang de l’esprit », l’ensemble composant les couleurs du drapeau espagnol). Sans oublier les vignettes dessinées par l’auteur, les articles qu’il a lui-même recopiés lorsqu’ils évoquent de l’extérieur un événement important de sa vie (comme la lecture publique qu’il fit juché sur un trapèze sous le chapiteau d’un cirque).
C’est partout riche, dense, élégant, érudit, subtil, délicat, raffiné, et baroque pour l’effet que produit l’ensemble. On a d’ailleurs du mal à y lire les « mémoires d’un moribond », ou l’« histoire du cheminement d’un homme vers la mort » puisque tout y est toujours plein de vie, d’exubérance et de confiance en l’écriture (malgré la traversée de deux guerres mondiales et d’une guerre civile). Aucun doute possible : ce portrait de l’écrivain par lui-même est une formidable invitation à découvrir son œuvre.

Didier Garcia

Automoribundia
Ramón Gómez de la Serna
Traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur
Quai Voltaire, 1040 pages, 34

Le spectacle du monde Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
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