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Intemporels Au-delà du silence

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218 | par Didier Garcia

Dans Mon grain de sable, Luciano Bolis réalise une description clinique de sa résistance contre les fascistes italiens. Un témoignage poignant.

Mon grain de sable

Il y a les livres qui naissent de l’imagination de leur auteur, et il y a ceux qui sont dictés par des circonstances ou des expériences exceptionnelles. Ces derniers, souvent le fait d’hom- mes ou de femmes qui ne sont pas des écrivains de métier, rappellent à leur manière que la réalité dépasse parfois la fiction. Écrit à chaud, en une semaine, d’un seul jet, et publié dans la foulée (en 1946), sur les conseils de Natalia Ginzburg et de Cesare Pavese, Mon grain de sable est de ces livres que la Seconde Guerre mondiale a engendrés.
En février 1945, Luciano Bolis (1918-1993) est âgé de 26 ans. À Gênes, sous la fausse identité d’Ettore Colombo, il est un des responsables des mouvements de partisans (opposés aux forces d’occupation allemandes ainsi qu’au régime fasciste italien). À quelques jours de la Libération, il est arrêté par les Brigades Noires, un corps paramilitaire de la République sociale italienne, dirigé par Alessandro Pavolini, ancien ministre de la Culture du gouvernement de Mussolini. Après un passage à tabac au cours duquel chacun se défoule sur son corps (mais qui renforce sa résistance mentale : « plus mon physique cédait, plus grandissait ma solidité intérieure »), il est laissé deux jours entiers presque nu dans une cellule, les mains menottées derrière le dos. Vient alors le temps des interrogatoires, complétés par des séances de « torture scientifique » (supplices raffinés, comme l’épreuve de la suffocation, pour le faire passer aux aveux).
Malgré la douleur, rien ne parvient à ébranler sa volonté de ne pas parler. Le seul comportement qui lui paraisse alors recevable est de « garder le silence », quoi qu’une telle décision puisse lui coûter. Se taire le plus longtemps possible, ne balancer personne, et attendre qu’une opportunité se présente. Pour s’évader. Ou se suicider. Il aperçoit son visage dans un miroir : « Bien que je ne me sois jamais fait d’illusions sur la vie, bien que les précédentes expériences se soient déjà révélées particulièrement dures, je ne pensais pas que la férocité humaine pût aller jusque-là. »
Les cycles interrogatoire-torture se succèdent, ceux qui l’interrogent faisant tout pour qu’il contredise les mensonges inventés pour protéger tout le monde, mais l’opportunité d’une évasion ne se présentant toujours pas, Bolis s’en remet au suicide et à une mort qui lui apparaît alors comme la « grande libératrice », car lui offrant la certitude d’un silence définitif. Sa tentative de suicide est de loin la partie la plus poignante de sa confession. Celle qui donne froid dans le dos et où l’horreur est la plus palpable (elle vaut au lecteur des passages insoutenables). On le suit dans son acharnement à se donner la mort presque jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au moment où un homme fait irruption dans sa cellule. Ses tortionnaires décident alors de le transporter à l’hôpital, non pas dans le but de le sauver, mais en espérant qu’il leur abandonne quelques noms au cours de son agonie.
Commence ainsi le temps d’une étrange convalescence, durant laquelle il rencontre Ines (qui deviendra sa femme), une infirmière dévouée qui l’aide à communiquer avec l’extérieur, où l’on prépare son évasion (laquelle n’a rien à envier à l’univers romanesque). Avec le retour de l’espoir il enregistre celui des angoisses, car pour qu’on l’aide à s’évader il est nécessaire qu’il aille mieux, mais s’il va mieux il court le risque d’être transféré dans un autre service, où il perdrait vraisemblablement tout secours (là où il se trouve les médecins lui veulent du bien).
Mon grain de sable
« n’a pas de prétention littéraire », ce qui ne l’empêche pas de faire mouche. Sans doute parce que ce « simple exposé des faits », qui répond au principe d’« authenticité absolue », ne traîne jamais, ne louvoie pas, évite les méandres, laissant volontairement de côté « les nombreuses péripéties secondaires » qui couperaient « la ligne principale ». En ce sens, ce récit est une mécanique parfaitement huilée et d’une efficacité narrative remarquable.
C’est aussi une pièce à part dans la littérature de la résistance, dont il est devenu un classique. Ici, pas d’intention commémorative, pas un mot de la Shoah, et une déposition exempte de tout pathos et de tout ressentiment. C’est juste le témoignage d’un homme, grain de sable parmi des milliers d’autres, mais grain de sable d’un survivant, dont le devoir était de raconter sa propre histoire quand tant d’autres ne pouvaient plus le faire, et dont le testament moral tient en peu de mots : « Vive l’Italie ». Autrement dit : une victoire de la liberté contre la barbarie.

Didier Garcia

Mon grain de sable
Luciano Bolis
Traduit de l’italien par Monique Baccelli,
10/18, 96 pages, 5

Au-delà du silence Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
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