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Intemporels Jacques a dit

avril 2021 | Le Matricule des Anges n°222 | par Didier Garcia

Dans L’Opoponax, prix médicis 1964, Monique Wittig (1935-2003) laisse l’enfance s’exprimer, comme pour nous dire tout ce qu’elle est.

Avec un titre pareil, difficile de résister à la tentation d’ouvrir un dictionnaire… Selon Le Petit Robert, l’opoponax est une plante ombellifère de la région méditerranéenne « dont une variété fournit une gomme-résine aromatique utilisée comme parfum ». Et ailleurs, on apprend qu’au XIXe siècle on la trouvait dans les traités de pharmacologie… Le lecteur devra quand même patienter jusqu’à la page 166 pour voir enfin apparaître ce substantif, qui ne semble alors plus rien devoir à l’univers végétal et dont on nous assure soudain qu’« il n’est pas recommandé » de le fréquenter.
Bien malin qui saurait dire ce qu’est l’opoponax de Monique Wittig. Ce que l’on sait en revanche, et ce dès l’incipit, c’est qu’il y est question de l’enfance : « Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. » Dès cette première phrase on est dans l’enfance (on ne la quittera plus), et peut-être tel qu’on n’y a encore jamais été dans aucun livre (et surtout pas comme dans les Enfantines de Larbaud, malgré la beauté de certaines pages). Littéralement submergé. Englouti. Confronté à une enfance qui, pour une fois, ressemble à celle qu’on a vécue, sans doute parce qu’elle est présentée en quelque sorte de l’intérieur, par la conscience d’un enfant. Ici, on joue à chat perché, on se pose des questions (du genre : « en quoi c’est fait la viande », où vont les gens quand ils meurent, où on met les enfants qui sont morts, si on les met dans un trou, et pourquoi on ne voit jamais dans le ciel ceux dont on dit qu’ils s’y trouvent), on court à perdre haleine, et quand on est trop fatigué, il suffit de dire pouce pour que la vie fasse une pause.
Voici donc un roman plein d’enfance (roman bien sûr à sa manière, et plutôt anti-roman, car sans intrigue, et porté par le seul passage du temps). Plein de prénoms et de noms aussi : Alain Trévise, Guy Romain, Françoise Pommier, Josiane Fourmont, Pascale Delaroche par exemple… Pas des personnages à part entière, pas véritablement des protagonistes. Simplement des enfants, des élèves d’une classe dans une école rurale, présents là pour ainsi dire par hasard, et qui incarnent le quotidien d’une classe, avec les heures pour le travail dans le cahier ou les jeux dans la cour de récréation. Des enfants dont le pronom indéfini « on » gomme souvent les contours, et jusqu’à l’identité, qu’elle soit nominale ou sexuelle (un pronom en somme situé au-delà des sexes – un choix qui évoque sans doute la féministe que Wittig deviendra par la suite).
Sans jamais savoir où il va, le lecteur traverse cette enfance au gré de sept chapitres, faits pour chacun d’un seul et unique paragraphe, à l’intérieur duquel on passe sans transition d’une scène à une autre, en général développée sur une vingtaine de lignes. Des scènes décrites de manière objective, sans lyrisme, sans jugement, juste données pour ce qu’elles sont (des pages d’enfance), et posées à la suite les unes des autres, sans raccord, non pas de manière chronologique ou thématique, mais comme une mémoire pourrait les associer, selon des principes associatifs que le lecteur ignore (ce qui permet de passer d’une rêverie à un jeu puis à un enterrement). Mais à l’intérieur de ces ensembles, tout semble se valoir, aucune activité ne prenant le meilleur sur une autre, aucune d’entre elles ne réclamant de retour à la ligne. Cette enfance se vit exclusivement au présent (comme si elle n’existait pas en dehors du seul temps qui la fait vivre), se donne à lire dans des phrases courtes, toutes simples, presque pauvres (« On va en promenade dans la forêt. On passe sur la place devant le temple. On est en rang deux par deux. »), et finit par vieillir au fil des pages, comme malgré elle, passant des batailles avec la purée servie à la cantine de l’école primaire à la poésie de Charles d’Orléans, puis aux cours de langue latine sur les complétives introduites par quod, ou à une explication de texte sur un extrait de Cinna.
Premier roman de l’auteure et prix Médicis 1964, L’Opoponax est un concentré d’enfance : il y en a partout, dans toutes les lignes et peut-être même entre les lignes. Quelque chose comme une somme, qui chercherait à dire toute l’enfance, une fois pour toutes. Dans les colonnes de France Observateur, Marguerite Duras déclarait voir en lui « le premier livre moderne qui ait été fait sur l’enfance ». Premier ou non, on en ressort étourdi, surpris de retrouver autant d’enfance d’un seul coup, une enfance qui ressemble étrangement à celle que l’on a perdue et que l’on pensait ne jamais retrouver. Et peut-être est-ce cela la vraie réussite de L’Opoponax : avoir su évoquer en un seul livre toutes les enfances du monde.

Didier Garcia

L’Opoponax
Monique Wittig
Éditions de Minuit, 272 pages, 9

Jacques a dit Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°222 , avril 2021.
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