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Domaine étranger Haka fantôme

juin 2021 | Le Matricule des Anges n°224 | par Dominique Aussenac

L’ultime roman de Janet Frame (1924-2004) interroge sur le rôle trompeur de l’écriture et de l’existence. Incongru, (in)sensible et métaphysique.

Qu’est-ce qui nous rend inadaptés à ce foutu monde ? Notre perception du réel ? Nos difficultés à l’exprimer ? Une trop grande sensibilité ? Inadaptée, Janet Frame le fut toute sa vie et c’est la littérature qui la sauva. Au premier sens du terme, puisque cette native de Dunedin, au sud de la Nouvelle-Zélande (ses églises presbytériennes, ses manchots aux yeux jaunes, une des rues les plus pentues de la planète, faussement renversante, forcément aux antipodes de la perception), échappa miraculeusement à une vie de légume, puisqu’elle passa à deux doigts d’une lobotomie. Elle naquit en 1924 dans une famille ouvrière de cinq enfants et décéda en 2004. Deux de ses sœurs, à dix ans d’intervalle, périrent noyées. Aspirant très jeune à devenir poète, elle fut considérée par les médecins comme schizophrène. Deux cents électrochocs plus tard, l’utilisation de cette très barbare solution finale fut programmée. In extremis, l’obtention d’un prix littéraire pour Le Lagon et autres nouvelles (Des femmes, 2006), son premier recueil, stoppa la décision. Le diagnostic de schizophrénie volera en éclats, suivi de l’injonction de ne jamais cesser d’écrire… Tout cela magnifiquement rapporté dans sa trilogie autobiographique Un ange à ma table (Joëlle Losfeld). Le film éponyme de Jane Campion en 1990 popularise l’écrivaine et le visage poupin croquignolet, grêlé de taches de rousseur d’une petite rouquine toute frisée censée l’incarner. Si elle voyagea en Europe, Ibiza, Londres, puis aux Etats-Unis, c’est près du fleuve Clutha, nom qu’elle ajoutera à son patronyme, qu’elle passe pratiquement recluse le restant de son existence. Janet Frame écrira onze romans, cinq recueils de nouvelles, un de poèmes et un livre pour enfants, avant de s’éteindre d’une leucémie.
Les Carpates, publié en 1988, est un ouvrage étrange, métaphorique, crépusculaire où la narration peut rendre perplexe (crédibilité des personnages, des événements) mais qui plonge d’une manière fort prégnante le lecteur dans des interrogations sur la nature d’une langue, d’une écriture, d’une imposture. Il y a une dimension animiste dans la sensibilité de la Néo-Zélandaise. Les fleuves, les arbres, les végétaux, les fleurs semblent pourvus d’une puissance singulière. Et quand le réel, le nommé n’est pas suffisant, Janet Frame fait appel à l’invisible, au merveilleux, à la « Fleur du souvenir », une légende maorie, associée à la ville imaginaire de Puamahara. Produit d’appel touristique mais pas que… « La Fleur du souvenir pousse toujours sur les morts. Où sont-ils donc, les disparus de longue date et les défunts récents, les poètes, les peintres, les travailleurs de force, les femmes de ménage, les meurtriers et les imposteurs – tous ceux qui ont tenu un bouton de fleur du souvenir ? Si vous vous promeniez en plein après-midi dans les rues de Puamahara, vous pourriez vous croire en train de traverser un cimetière bien entretenu aux tombes plus spacieuses que d’ordinaire, avec des fleurs et des jardins potagers, des clôtures et des allées cimentées menant à l’entrée du mausolée familial. »
À Puamahara débarque une riche américaine sillonnant le monde. Son but : rencontrer la vie, les gens, des lieux (et dérober leurs âmes ?) Elle loue une maison dans la rue Kowhai. De ses habitants, assez âgés, nous retiendrons qu’ils ne sont pas natifs du lieu, vivent de manière somme toute normale, pacifique, policée. Peut-être accumulent-ils trop de rêves, de souvenirs, de vies germées. Une voisine qui se qualifie (notez qu’il n’y a pas officiellement d’équivalent féminin à ce terme) d’imposteur écrit sur ces gens. Une nuit, « L’Étoile de gravité », autre mythe local les privera de langage. Ils disparaîtront de façon non naturelle, comme effacés. Pleuvra alors une bruine de mots, de lettres s’agglomérant comme des larmes. Leurs vies racontées, leurs joies, leurs souffrances ? Où se situe l’imposture ? En s’abreuvant de l’existence d’autrui tel un écrivain vampire ? En transmettant les souvenirs, le présent passé ? En ne vivant pas sa vie, la sacrifiant à l’écriture ? En n’arrivant pas à se légitimer en tant que femme, poète, émigrante ayant spolié une autre terre, un autre imaginaire ?
Ce roman poupée russe offre une mise en abîme de la présence au monde par l’écriture surprenante. Ici tout est émoi, palpitation. Des âmes vibrent, volettent. D’une chaîne humaine venue du fond des âges, réelle et fictive, visible et invisible, morte-vivante, se transmet une histoire. Genèse et épiphanie de l’acte salvateur d’écrire en même temps que discours sur l’extrême fragilité de cette présence. Et si la vie n’était elle-même qu’une transmission d’impostures ? Janet Frame se révèle grande et subtile poète, muée en romancière masquée. « L’imposture totale, je le répète, mène à ce rien par lequel nous habitons tous les mondes sauf le monde de soi. »

Dominique Aussenac

Les Carpates,
Janet Frame
Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Pierre Furlan
Esperluète, 354 pages, 24

Haka fantôme Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°224 , juin 2021.
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