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juin 2021 | Le Matricule des Anges n°224 | par Pierre Mondot

Une publicité, à la radio, qui promet une histoire « bouleversante ». Et le même jour un entrefilet dans la presse régionale, annonçant que l’auteure, « compagne de Claude Lelouch », tiendra ce jeudi une séance de dédicaces dans la librairie de la ville. On télécharge Trois, de Valérie Perrin. Vive la liseuse. Le contact avec le papier, l’odeur du livre, le plaisir d’annoter ou de corner les pages, foutaises. Concédons toutefois un défaut à l’engin : il laisse l’utilisateur dans l’ignorance de la longueur de l’œuvre. Certes, le temps de lecture restant s’affiche sur l’écran, mais le calcul se révèle rarement fiable. Et la progression, indiquée en pourcentage au bas du texte, n’éclaire que partiellement sur l’épaisseur du volume. Le roman qui nous occupe donne un bon exemple de cette cécité : après deux heures de lecture sérieuse, la jauge n’a pas dépassé dix pour cent. Le sentiment de pédaler sur un long faux plat. Panique. Un coup d’œil sur Internet confirme nos craintes : six cent soixante-douze pages…
Après tout, on n’est pas obligé de finir. Comme l’expliquait Barthes, viandard reconnu, un texte, c’est comme un steak : nul besoin d’avaler le morceau entier pour juger de la valeur de la viande (propos apocryphe). Oui, mais voilà, on vient de repêcher une Twingo au fond du lac, avec dans le coffre un cadavre. Et le véhicule fut volé le jour même de la disparition de Clotilde Marais. Laquelle avait justement rendez-vous avec Étienne Beaulieu. On rallume l’appareil.
Trois raconte les tribulations d’un trio d’amis sur une période de trente ans (1987-2017). L’action se déroule à La Comelle, petit village de Saône-et-Loire. La narratrice se prénomme Virginie, elle est correspondante du journal local et connaît bien la bande. Comme nous, elle se demande ce qu’elle fait là : « Moi qui suis solitaire… que m’est-il passé par la tête le jour où j’ai proposé ma candidature au journal ? » Son témoignage alterne entre les deux siècles, mais s’ouvre logiquement sur la rencontre des trois copains, à la rentrée en CM2. De faux enfants encore, qui jouent aux billes mais parlent et pensent comme des adultes. Des enfultes : « - Adrien, tu crois que j’ai mes règles parce que ma mère est une pute ? - Ben non, Mère Térésa, elle a eu ses règles à dix ans, comme toi. » On grogne, à nouveau tiraillé entre le steak de Barthes et le coffre de la Twingo.
Avant de devenir romancière, Valérie Perrin fut scénariste. Elle l’est encore. Et sa prose, qui indique davantage qu’elle ne montre, pourrait être l’équivalent littéraire de la caméra à l’épaule dans les films de son concubin. Elle compose son récit par plans et écrit à coups d’images en accumulant les verbes à l’infinitif et les phrases nominales. Les chromos d’abord, ensuite les mots. Et pour ceux que ces approximations dérouteraient, l’auteure a pris soin de glisser le mode d’emploi à l’intérieur du livre : « En lisant, elle dessine dans sa tête, voit les personnages (…). Elle se fait ses propres tableaux. » De toute façon, le style, on s’en fout, c’est pour les hypocrites. Adrien Bobin, l’un des membres du trio devenu écrivain à succès, le confirme : « Depuis quelques mois, il ne parvient plus à écrire comme avant. À présent, il se regarde et s’entend chercher de belles phrases. En voulant épater la galerie, il a conscience de perdre toute sincérité. »
Lorsque l’intrigue menace de s’essouffler, Valérie pioche dans sa boîte à ficelles : un cancer ici (putain de crabe), un accident de la route là (putain de camion). Usés par ce tragique de répétition et réduits à l’état de marsupiaux par la succession de rebondissements, les personnages ne sont pas loin d’enfiler un gilet jaune : « Qui tirait les ficelles de leurs vies ? Quel Dieu ou destin se permettait tout cela ? Cette sombre farce ? » s’emporte Nina (elle a épousé un pervers narcissique).
En attendant, le labo lambine sur les analyses ADN, et le voyant de la batterie est passé à l’orange. On est sur le point d’adhérer au structuralisme au moment où l’on réalise que Valérie, par un léger coup de canif porté au contrat, nous a joués : Virginie possédait un double fond. Un peu comme le Docteur Sheppard, dans Roger Ackroyd. Elle qui se présentait comme extérieure au groupe n’est autre que le petit Bobin, en transition : « - Pourquoi tu t’es jamais fait couper le zguègue ? » l’interroge Étienne, contrarié par ce point médian. La publicité disait vrai : c’est bouleversant. Barthes lui-même aurait applaudi cette version moderne de son S versus Z. Sacrée Valoche.
Mais au fait, c’était qui dans la Twingo ?
Clotilde Marais. Un suicide. Mais trop long à expliquer.

Pierre Mondot

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Le Matricule des Anges n°224 , juin 2021.
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