La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine étranger Des vies désolées

juillet 2021 | Le Matricule des Anges n°225 | par Thierry Cecille

éloignée de la trépidante capitale actuelle, c’est dans une Istanbul grise et mélancolique que tentent de vivre les personnages de Murathan Mungan.

Le Dernier Istanbul

Passe l’été

Alors que nous avions pu découvrir Murathan Mungan dans la belle collection « Lettres turques » dirigée par Timour Muhidine chez Actes Sud, c’est désormais Sylvain Cavaillès et les éditions Kontr qui nous permettent d’explorer les territoires si particuliers de cet écrivain. Mungan, en effet, est en même temps reconnu dans son pays et sans doute considéré comme excentrique ou du moins excentré. Alors qu’il est né en 1955 dans la région de Mardin, superbe cité millénaire qui surplombe la Mésopotamie, nul doute que certains de ses thèmes de prédilection – l’homosexualité, les Kurdes, la minorité arabe du sud-est du pays – ne correspondent pas à l’image que la Turquie d’Erdoğan voudrait privilégier.
Après Les Djinns de l’argent, superbes fragments autobiographiques, et Mahmud et Yezida, pièce de théâtre présentée comme le premier volet d’une « trilogie mésopotamienne », nous pouvons lire aujourd’hui dans Le Dernier Istanbul deux longues nouvelles et dans Passe l’été un certain nombre de poèmes, élégies pour un amour défunt. « Un jardin pour quatre » est une sorte de rêve éveillé, un récit comme brumeux. Ce jardin est celui d’un konak, ainsi que l’on désigne ces sortes de palais, demeures fastueuses que l’on peut observer, du bateau, lorsqu’on se promène sur le Bosphore. Mais celui-ci n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut, s’acheminant vers la destruction et l’oubli, tout comme les membres de la famille qui y vivent – et le jardin « porte désormais en lui une tristesse de cimetière » avec, à l’horizon, « Istanbul, lointain comme un souvenir ». Fatma Aliye, célibataire et vieillissante, se débat, avec courage, entre secrets familiaux et soucis financiers. Elle doit supporter les humeurs de sa mère et la nostalgie proche de la folie de son grand-père, s’imaginant être encore l’homme puissant qu’il fut auprès du dernier sultan. Pour éviter d’hypothéquer le konak, elle doit s’abaisser à travailler dans une boutique de Beyoglu. Elle ne s’accorde quelque réconfort que lorsqu’elle joue, certains soirs, des airs ottomans sur son oud. Autour d’elle, d’autres se débattent : Ishak, étudiant révolutionnaire, est abattu par la police, Muhittin, que les jeunes du quartier traitent de « sale pédé », se fait couper l’oreille par son oncle pour « l’honneur de la famille ». Quand revient la sœur de Fatma Aliye qui, ainsi que le frère aîné, avait fui la maison, les dialogues entre elles sont bien entendu douloureux, à mesure du silence enduré, puisque « de toute évidence, tout au long des silences, on reste toujours en tête-à-tête avec les images frustrées de notre propre monde ».
Ce sont également des êtres solitaires qui se croisent, se désirent, se trahissent dans ce hammam, « le çc », qui donne son titre, énigmatique, à la seconde nouvelle. Au centre s’y trouve leur « pierre noire », au-dessus des « milliers d’yeux de verre ». Madame y règne : « Les paupières de Madame tombent jusqu’à couvrir la moitié de la pupille, donnant à ses regards une profondeur effrayante, un silence de mort. Comme si ces yeux regardaient depuis l’autre monde, en apportaient quelque chose ». Ses clients – « ce sont tous mes enfants, se dit-elle » – sont surtout des homosexuels qui peuvent se retrouver là dans une relative discrétion. Mais certains d’entre eux, comme chez Genet, semblent se réjouir, paradoxalement, de l’abjection qu’on leur inflige d’abord et qu’ils revendiquent ensuite dans des tirades échevelées. Dans un monde qui les rejette, seule la quête de la beauté peut avoir encore un sens pour eux.
Dès l’abord, les poèmes de Passe l’été disent, eux aussi, une forme de désolation, celle de l’abandon, de l’amour vécu puis perdu. L’amant y chante un « opéra solitaire » : « l’hiver arrive mon amour / l’hiver de mon déplaisir / un autre été est passé sans qu’on y prenne garde (…) un hiver arrive mon amour / c’est l’hiver de nos adieux/ la saison qui s’annonce sera obscure et / froide ». La langue est ici à la fois émue et retenue, prosaïque presque et pourtant riche d’images, pour tenter de dire ce qui peut malgré tout nous rattacher au monde, quand le désespoir menace : « Voici venir les heures que le monde néglige / Rien ne ressemble plus à rien / Comme si personne n’avait prise sur personne ».

Thierry Cecille

Murathan Mungan
Le Dernier Istanbul,
Traduit du turc par Sylvain Cavaillès
et Passe l’été
Traduit du turc par Étienne Charrière
Kontr, 220 et 110 p., 21 et 15

Des vies désolées Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°225 , juillet 2021.
LMDA PDF n°225
4,00 €
LMDA papier n°225
6,00 €