La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine étranger Coup de foudre à Saint-Pétersbourg

juillet 2021 | Le Matricule des Anges n°225 | par Guillaume Contré

Une nouvelle traduction est l’opportunité de relire un texte fondateur, première expression littéraire de l’aliénation du travail bureaucratique.

Pages du Journal d’un fou

J’exige de la nourriture – de cette nourriture qui rassasierait et réjouirait mon âme », s’exclame à un moment donné le « fou » que Nicolas Gogol invente en 1835 pour qu’il incarne une figure alors peu abordée par la littérature, celle du rond-de-cuir à la vie terne, une sorte d’enterré vivant qui trouvera plus tard, chez Kafka ou Walser, une vie littéraire intense. Ce hiatus entre la vie menée et les aspirations (forcément immenses, forcément frustrées) fait toute la force et la modernité de cette nouvelle classique. La vie du pauvre fonctionnaire, dont le plus grand fait d’armes, le seul motif d’orgueil, est de tailler au ministère « les plumes pour Son Excellence », est d’abord, par la force des choses, mentale, c’est-à-dire délirante. La folie, dès lors, est la seule porte de sortie quand tout le reste n’est qu’encéphalogramme plat. Il faut donner – que faire d’autre ? – de l’éclat à ce qui n’en a pas.
Ce fou dont nous lisons les pages du journal, s’il ne cesse, comme il se doit, de se plaindre du traitement que lui réservent ses collègues (tous jaloux, forcément, mais notre fou sait bien, à propos du caissier, par exemple, que « chez lui, sa propre cuisinière lui donne des gifles » ; on se console comme on peut), ne s’en raccroche pas moins à des détails superficiels, sur lesquels il n’a aucune incidence et qui n’ont pas été conçus pour lui. Ainsi se réjouit-il, lui qui, en ces lieux, n’a guère plus d’importance qu’une plante en pot, de travailler dans un « ministère raffiné », où « les tables sont en acajou et tous les chefs se vouvoient ». Il faut dire que, quand bien même sans le sou, célibataire et sans rien qu’il puisse revendiquer, Poprichtchine le fou n’en est pas moins noble. De là à tomber raide dingue de la fille du directeur puis à se prendre pour le roi d’Espagne il n’y a qu’un pas.
Un coup de foudre, d’ailleurs, est une forme de déraison ; une déraison littérale dans le cas du fou de Gogol (ce qui en fait un cas d’école, une sorte de moule dans lequel la littérature n’aura cessé d’aller piocher ensuite) : à peine voit-il la fille de son directeur sortir de sa calèche qu’il se met à entendre des voix. L’amour, c’est certain, aiguise les sens, au point pour Poprichtchine de comprendre soudainement la langue des chiens et de surprendre au vol un dialogue entre la petite chienne de la fille du directeur et celle d’une passante. Son étonnement ne dure pas, il accepte cette nouvelle donnée du réel comme d’autres acceptent la nouvelle coupe de cheveux d’un ami. Et puis, après tout, « on raconte qu’un poisson est arrivé en Angleterre et qu’il a prononcé deux mots dans une langue si étrange que les savants tentent de la déterminer depuis trois ans ».
Plus bizarre, en revanche, est le fait d’apprendre de la bouche même de Medji, la chienne de la belle-fille du directeur (ce canari gracile que notre fou ne fait jamais qu’entrapercevoir entre deux battements d’ailes), qu’elle entretient une correspondance avec sa collègue la chienne Fidèle. Et comme la folie, bien sûr, permet tous les raccourcis, le fonctionnaire Poprichtchine ne tardera pas à mettre la main sur cette correspondance canine et à la lire fébrilement en quête d’informations supplémentaires sur l’objet de son amour.
On connaît la suite, bien sûr, elle est écrite d’avance : quand la folie dépasse les bornes, quand le fonctionnaire plante en pot devient encombrant, il finit à l’asile. Ces Pages du journal d’un fou vont vite, très vite, comme la folie elle-même ou comme un premier jet, la première ébauche d’une thématique qui nourrira largement la littérature à venir et connaîtra de plus amples développements. Rien que pour ça, cela vaut le coup d’y revenir.

Guillaume Contré

Pages du journal d’un fou,
Nicolas Gogol
Traduit du russe par Éveline Amoursky,
La Barque, 48 pages, 15

Coup de foudre à Saint-Pétersbourg Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°225 , juillet 2021.
LMDA PDF n°225
4,00 €
LMDA papier n°225
6,00 €