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En grande surface Une histoire de rachat

juillet 2021 | Le Matricule des Anges n°225 | par Pierre Mondot

Franz-Olivier Giesbert prévient qu’on l’a échappé belle. N’était sa ténacité, ce livre « n’aurait jamais dû exister ». Initialement, le journaliste devait tenir la fonction de prête-plume pour le compte de Bernard Tapie : dépêché par les éditions Plon, il avait pour mission de recueillir ses souvenirs pour en renouer ensuite le fil dans un volume de Mémoires. Assez vite, les deux hommes s’étaient déchirés sur la matière du texte à venir : l’écrivain comptait « débiter de belles tranches de vie bien saignantes » quand le chef d’entreprise, refusant de s’épancher, souhaitait plutôt exposer aux lecteurs « ses solutions contre le chômage ». On s’en fout, objecta Giesbert. L’autre le congédia et ce fut Bernard tant pis.
Dix ans plus tard, la situation de l’homme d’affaires s’est considérablement dégradée. Les problèmes s’accumulent : faillites, procès, saisies, métastases et le Phocéa coule. À ce chapelet de déveines s’ajoute au printemps dernier le violent cambriolage de son domicile. Une équipe de malfrats surgie des années 80 avait échafaudé un plan à partir de tuyaux pourtant crevés de longue date : Tapie possède des millions et les millionnaires cachent leur fortune dans des coffres (derrière le Renoir). Les quatre bandits, après avoir matraqué le couple, ont emporté trois montres (le partage s’annonce pénible). S’ils avaient patienté jusqu’à la sortie du livre, ils auraient sans doute évité pareille foirade. L’ancien patron d’Adidas y révèle que depuis la confiscation de ses biens par la banque, il évolue dans le plus grand dénuement : « On a vécu pendant neuf ans sans un meuble ni une lampe ! On habitait dans la chambre et on mangeait dans la cuisine. »
Giesbert vient donc relancer Tapie au moment où ce dernier collectionne les revers. Nouveau deal : on laisse tomber les Mémoires pour une bio qu’on appellera Leçons de vie, d’amour et de mort – tu choisis l’ordre que tu veux – et on fait cinquante-cinquante sur les ventes. Tapie tope. On jugera que c’est profiter de la faiblesse d’un vieil homme. L’ex-directeur du Point jure que non. D’abord parce que dans cette histoire, c’est lui qui prend des risques. Pour preuve, à l’annonce de son projet, tous ses collègues ont grimacé : « Ah bon ? Ça alors ! Quelle drôle d’idée ! Es-tu sûr ? Fais quand même attention à ton image mon Franz. »
Et ensuite parce que Tapie, 78 ans, ne se montre en rien affaibli. La première partie du récit, sorte de bulletin de santé exhaustif, pourrait d’ailleurs s’apparenter à un manifeste viriliste. L’appareil génital du magnat s’y voit célébré à intervalles réguliers. On se félicite que la tumeur l’ait épargné : « C’est la seule partie saine de mon corps. Après ça qu’est-ce que j’en ai à foutre du reste, hein ? » Et le témoignage de personnalités aussi indiscutables qu’Alain Minc confirme objectivement l’importance du phénomène : « On peut tout dire de lui, sauf qu’il n’a pas une sacrée grosse paire de couilles. » Giesbert narre la lutte épique de l’homme contre la maladie et reprend la geste familiale dans laquelle il est dit qu’après une opération lourde de plus de cinq heures, le fils surprit son père, ce héros, « agrippé aux barres du lit, en train de faire des pompes sur le dos, dans son lit ». Et s’il résiste, c’est qu’il refuse le secours des antidouleurs afin de fabriquer ses propres anticorps : il n’appartient pas à la « civilisation Doliprane ».
L’auteur voudrait démontrer que son héros n’est pas « celui que vous croyez ». Pas le hâbleur colérique et cupide qu’ont décrit certains, mais un vieil homme doux et d’une grande sagesse, qui converse fréquemment avec Dieu. Et vous le verriez avec ses chiens. Un voile de douleur assombrit son regard quand il évoque « Boboy », son cane corso disparu.
Peut-être. Il n’empêche qu’on le reconnaît, qu’on l’entend même, quand par exemple il revient sur ses premiers succès commerciaux : « On a mis 5 % de plus sur des réfrigérateurs ou des machines à laver dont on avait esquinté les portes ou sur lesquels on avait fait des rayures. Tout est parti dans la journée ! » Tapie n’éprouve aucune nostalgie, mais ressasse et ses pensées se heurtent toujours au même obstacle : ce jour crucial de 1992 où il lâcha les rênes d’Adidas pour un maroquin dans le gouvernement Bérégovoy. Ce choix absurde le taraude, car selon lui, son intrusion sur la scène politique précipita sa chute. Il allait devenir maire de Marseille « et c’est à ce moment-là qu’on retrouve de l’argent enterré dans un jardin. C’est drôle, hein ? Je n’y avais pas pensé ! »
Aujourd’hui son existence se partage entre hôpitaux et prétoires. Où, dit-il, il ne se rend plus pour récupérer un magot mais afin de laver son honneur. Au procureur qui demande contre lui cinq ans ferme, il lance : « Vous êtes plus optimiste que mon médecin. » Et Pinocchio, in extremis, se change en Cyrano.

Une histoire de rachat Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°225 , juillet 2021.
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