Controns la grisaille par une escapade à Marseille, avec La Bonne Mère, premier roman de Mathilda Di Matteo. Clara, jeune prof à Sciences Po en phase de gentrification, se détache de son ascendante, Véro, « seins énormes » et manières de cagole. La présentation du fiancé, Raphaël, fils de ministre, crée un choc des cultures. Garamond vs Comic Sans : « Je l’appelle le girafon (…) À croire qu’il est en safari partout (…) ». Un mail de la revue, service Qualité, interrompt notre élan : l’examen des data de la page 52 souligne une nette disparité de traitement, avec davantage d’auteures que d’auteurs commentés. Rien de grave, mais on nous prie d’être attentifs, et qu’on n’aille pas dire que. Demi-tour vers l’Hyper où trône, au milieu des citrouilles, l’autobiographie de Jean-Christophe Grangé, Je suis né du diable. Le pendant du titre précédent – de quoi pondérer la balance. La quatrième de couverture séduit : le romancier promet d’enfin répondre à la sempiternelle question de ses lecteurs : « Mais d’où vous viennent des idées pareilles ? »
Avant de sonder la source de son imaginaire, rappelons-en les contours. 1998, Les Rivières pourpres : la découverte de cadavres atrocement mutilés nous entraîne dans les Alpes, sur la piste d’une élite scientifique projetant la création d’une race pure ; 2025, Sans soleil : la découverte de cadavres atrocement mutilés nous entraîne en Afrique, sur la piste d’expériences médicales visant la fabrication d’un virus létal. Au bilan, toujours plus de mal que de peur.
Sur le volet génétique, Mathilda Di Matteo cultive moins de mystère. Elle affiche en annexe la liste de ses références : « Pour représenter les cagoles, j’ai été très inspirée par le numéro du magazine Gaze consacré aux bimbos (Gaze, n° 6, “Bimbo”, 2023), par le numéro 10 de la revue Z, “Marseille II. Bonnes femmes, mauvais genre” (2016). » Inventaire auquel manque peut-être Martin Parr. Clara, à côté de la sociologie, pratique la photographie et expose les portraits de sa mère et de ses copines (Janine, Karine, Sandrine). Elle porte, comme l’artiste anglais, le projet de redonner leur dignité aux push-ups léopard et aux jupes pailletées, de tordre la honte en fierté, le « vulgaire » en « solaire ». Ils sont gentils au service Qualité, mais on n’allait pas tout jeter.
Jean-Christophe Grangé a lu Sainte-Beuve (« J’ai fait mes classes, une maîtrise de lettres modernes, donc je m’y connais en littérature », L’Express, octobre 2025) et pense, contrairement à sa consœur, que son goût pour les cadavres atrocement mutilés s’explique par son enfance. Les premières années du petit Jean-Christophe se révèlent un peu bousculées. Son récit s’ouvre sur une tentative d’enlèvement : une passante emportée par trois hommes masqués, surgis d’une camionnette. La scène, contée avec des accents de bonimenteur, se conclut ainsi : « Ah, j’oubliais ! La jeune femme à bout de souffle, c’est ma mère. Le diable à cagoule, c’est mon père. » Les deux autres, on ne saura pas. Dans la suite, Grangé fait parler sa mère (Norman Bates dans Psychose), puis sa grand-mère (le Loup du Petit Chaperon rouge). Coïncidence : on retrouve la même ossature narrative dans La Bonne Mère, où les monologues de Clara alternent avec ceux de Véro.
Le romancier exagère : son père n’était pas le diable, même si, prénommé Jean-Claude et faux médecin, il aurait pu trouver sa place dans L’Adversaire de Carrère. Le rapt liminaire demeure le climax du conflit entre ses parents. L’auteur reprend la plume pour raconter sa jeunesse et avouer que vers 20 ans, il fut la proie d’une insoutenable urgence sexuelle : « Dans mon esprit ravagé, mon sperme est devenu du pus. » Sa mère lui donne un peu d’argent pour rendre visite à une professionnelle. Plus tard, sa rencontre avec Virginie le sauve – et ça tombe bien, ce prénom : pour lui, « le sexe sera toujours associé à la vierge en chemise de nuit mordue par un vampire ». Il devient rédacteur de publicités, métier qu’il prolonge par l’écriture de romans. Malgré le succès, il sombre dans la dépression, oscillant entre l’envie de se défenestrer et « la crainte d’être homosexuel ». Il termine son livre en évoquant ses goûts littéraires, se dit « totalement hermétique à la littérature contemporaine » et préfère « de loin » Maupassant à Flaubert.
Là, c’en est trop. On retourne plage des Catalans, tant pis pour les data. Raphaël déraille et se révèle violent. Véro menace : « Je lui coupe sa petite bite et je me fais un collier avec ses couilles » (une idée pour Grangé). La lutte des genres dépasse la lutte des classes. L’ennemi à fuir, avant le Parisien, avant la girafe et le diable, c’est le fada.
Pierre Mondot
En grande surface Nature peinture
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Pierre Mondot
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Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.
